Quel voyage voulions nous faire ?
Notre idée du voyage En 1975, la « route » n’est pas encore très banale, du moins pour les français. Raisons culturelles, financières, politiques ? Manque de curiosité ? Bien-être local ? Autant les anglo-saxons de tous poils, et dans une moindre mesure les allemands, parcourent déjà les routes au long cours, autant les français le font peu (1). Le voyage « responsable » ,« équitable », n'est pas encore de mise. Cependant, la philosophie « Hippie », puis la pensée « soixante-huitarde », popularisent peu à peu l’idée de voyages lointains, à petit budget, abordables par tous, curieux, ouverts aux autres cultures, débarrassés du complexe de supériorité européen… De voyages le moins « touristiques » possibles, le moins « pré-programmés » possibles. Où le confort ne masque pas les réalités des pays visités. Pensez ! Lors de notre départ, le Guide du Routard a deux ans ; cette série qui deviendra une institution est encore peu connue et très restreinte (2). En 1975, Le Guide connaît ses premiers succès : Hachette a décidé d’investir sur le phénomène et quatre volumes sortent en librairie ( ! ). Mais pour nous, un seul est utilisable : LE Routard. Le Monde en un volume… Pour les détails, il faudra faire sans, ou recourir aux ouvrages en anglais (3). Nous n’avons pas beaucoup d’argent (l’équivalent d’une année de salaire de professeur débutant en France, 30.000 Francs de l’époque, soit le prix de deux Renault 4L). Après deux années passées en Algérie au titre de la coopération, nous sommes libres de nos mouvements, sans poste, sans enfants, sans maison… et nos parents sont jeunes. Nous vendons la 2 Cv, et il n’y a plus que la langue pour nous rattacher à la France. Alors, quel voyage ferons nous ? Quel voyage voulons nous ? Nous avons déjà, tous deux, parcouru l’Europe, les routes du moyen Orient, l’Afrique du Nord… Nous avons voyagé en auto entre copains, en stop, parcouru le Maghreb en motocyclette. Nous avons presque « inventé » le camping-car, en aménageant avec quelques copains, à l'été 1969, un ancien fourgon de police en véhicule habitable pour 6 (clin d’œil à mai 68)… Il reste cependant tant à découvrir. Et notre première idée est de voyager en moto. Mais réflexion faite, et expériences automobiles à l’appui, nous décidons que la liberté est au prix de l’abandon du véhicule personnel. C’est un voyage que nous voulons faire, pas une expérience de mécanique… Et puisqu’il reste à découvrir l’Amérique et l’Asie et que le temps ne manquera pas (c’est ce que nous pensons alors !), le mieux serait… le Tour du Monde ! Mais encore ? Un billet d’avion en Open avec au menu toutes les capitales ? Que nenni ! Pas Routard du tout, comme idée. Pas glop, aurait dit Pif le chien. Des étapes prévues, des hôtels réservés ? Pas glop, non plus, et quasi infaisable. Une durée prévue pour chaque pays ? Pas glop ! Nous voulons les transports en commun, meilleur moyen de rencontre des gens, les hôtels pas chers par nécessité, la liberté de rester le temps que nous voulons à chaque étape. La liberté de choisir l’étape suivante… Et nous avons, comme tous les Routards, des milliers d’images dans la tête, à confronter avec les réalités. Et puis la mer ? Faire le tour du monde en gommant les océans en quelques heures ? Pas question ! Marin amateur mais marin de cœur, je tiens à mesurer de mes sens la dimension de l’Océan Pacifique ! C’est décidé, ce sera donc à pieds, en bus, en train… et en bateau. Sac au dos. Et sans trop d'idée préconcue de l'itinéraire... Reste à préparer les modalités administratives. Il faut des visas. Partout. Le « village global » est un concept qui n’existe pas encore ; même pour l’Angleterre, il faut un passeport ! Et très vite, nous comprenons que ces visas sont aisément accordés à ceux qui voyagent « normalement » : avec un billet d’avion aller-retour, une adresse, une durée connue… Nous n’avons rien de tout ça. Aucun visa ne semble possible ; doit-on abandonner ou partir dans l’inconnu ? Nous choisissons la seconde solution. Un aller-retour pour le Canada, un visa touristique, et pour la suite, on verra bien. Le billet Montréal Paris sera revendu sur place, après obtention du visa pour les Etats Unis. C’est donc sans la moindre étape prévue, et sans le moindre préparation administrative que nous quittons la France. Et puis l’argent ?... En 1975, la France contrôle les sorties de devises (4). La limite est de 5 000 Francs de l’époque (5). Très insuffisant. La carte de crédit internationale balbutie, elle ne permet pas de tirer de l’argent aisément ; et le contrôle des changes l’interdit ! Peut-être dans les agences centrales d’une banque française, nous dit-on… Dans les capitales, peut-être… Pas très rassurant ! Après une tentative croquignolesque de placement dans une banque suisse qui échoue lamentablement, nous découvrons que si aucune banque ne peut nous accorder plus de 5000 F de travellers checks (la seule possibilité donc), il n’y a aucun contrôle de niveau supérieur. Il suffit donc d’en acheter à plusieurs banques et le tour est joué (6). Quelques dollars liquides (7), quelques travellers checks, une carte internationale, le tout dans l’inévitable ceinture à même le corps, et allons y ! Notes 1. De fait, nous croiserons fort peu de français, et encore moins « faisant la route ». La plupart auront payé un voyage organisé dans l’un des pays alors à la mode : USA, Mexique, Inde. Quelques uns auront pris un voyage « Open » : des vols Paris, Bombay, Bangkok, Sydney, Paris… 2. Voir : http://www.routard.com/planete_coulisse/page/saga.htm 3. En particulier le célèbre : « South east Asia on a shoestring », 1° édition, l’équivalent philosophique du Routard gaulois. (L’Asie du Sud Est avec un lacet de chaussure, CAD pour presque rien). 4. Ou fait semblant, comme nous allons le découvrir. Et sans doute pas pour toutes les bourses… 5. Ce qui représenterait aujourd’hui environ 800 €. 6. Nous convenons que c’est une « incivilité », mais qu’elle est sans doute vénielle (l’absence de contrôle en est un aveu), et que pour nous l’occasion ne se reproduira pas. 7. Bien entendu, à l’époque, dès les frontières franchies le seul billet reconnaissable et de confiance est le fameux $ ! Le Franc ne vaut rien, et l’euro est encore inimaginable.
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