Les images L'itinéraire Le contexte politiqueL’Inde Au moment où nous parcourons l'Inde (juin 75), l'état d'urgence règne en Inde depuis quelques mois : voir l’article : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tat_d%27urgence_%28Inde%29 voir aussi : http://www.demographie.net/guilmoto/pdf/femmes%20caste%20et%20%E9tat.pdf (NB : liens actifs au 10/09/2014) Mardi 1° juin, Calcutta, Gérard YMCA, 40 rps. Suzette nous a donc largués au dernier épisode à l’aéroport de Rangoon. Nous ne reverrons jamais les Arnould, qui disparaîtront prématurément l’un après l’autre… Formalités sans problème, on nous reconvertit même les 300 khyatts qui nous restent… La petite monnaie, je l’ai refilée à « Mumu ». On prend le petit déj. avec Paul et Linda, et de nouveau, c’est le service inégalable de Thaï International. Bière, Beaujolais ou blanc de Bourgogne au choix et à volonté. Sourire des jeunes hôtesses thaïes. Voyage impeccable dans un beau ciel bleu, même si l’antique (même en 1976 !) Boeing 707 (le premier des jet-liners) brinquebale un peu et fume dans les montées. Et puis soudain, Calcutta ! L’impensable métropole, le four incandescent. Le vrai. On commence à suer par tous les pores. Un taxi nous traîne en ville pour 25 rps (à 6 !). Nous quatre descendons au YMCA (la classe !) tandis que les deux autres demandent l’armée du salut… il y a plus fauchés que nous. Fatigué et l’estomac déréglé, je me traîne tout l’après midi. Notre première vision de Calcutta nous laisse entrevoir une ville immense, incompréhensible, partout immensément peuplée, d’une densité inconnue. Les disparités semblent d’emblée énormes. Architecture d’ensemble laide, fruste, de béton gris, inachevé et mal entretenu. Bref la première impression n’est guère accueillante. Notre chambre du YMCA est correcte mais chère. A l’Oasis, le repas du soir est cher lui aussi, assez bien, mais c’est peu cordial pour ne pas dire tendu. Mercredi 2 juin, Calcutta, Gérard En mauvais état, je reste à l’hôtel tandis que Martine et nos deux amis vont tenter de comprendre la route vers Kathmandu. Dès leur retour, on file au consulat du Népal chercher des visas. Ça se transforme en épopée : le taxi se pomme, crève ensuite un pneu, tombe en panne, et finalement nous abandonne au milieu de nulle part munis de quelques vagues indications de la main. On met encore une heure à trouver le dit consulat, fermé bien sûr. Il faudra retenter l’aventure demain, munis de 45 rps. Nouveau différent avec le taxi, avant qu’on comprenne qu’ici « on est en pays civilisé », les taxis ont un compteur et s’en servent. Ça faisait un bail qu’on n’avait pas vu ça ; c’est presque Londres. On déniche un boui-boui Indien assez bon, où on s’initie au Dossa Massala, sorte de crêpe fourrée à la pomme de terre et au curry. On remangera ce soir à l’Oasis. Jeudi 3 juin, Calcutta, Martine. YMCA. Lever tardif. Rien le matin, repas avec Paul et Linda puis recherche des tickets de réduction pour le train. (Y a pas de petites économies !) Les administrations de chemins de fer en Inde sont stupéfiantes : une réminiscence d’administration britannique, paperassière et tatillonne, mais nous le verrons, parfaitement rigoureuses. Nous poireautons de longues heures dans des bureaux immenses à fauteuils cuir élimés, encombrés de monceaux de dossiers poussiéreux. Toutes les écritures se font bien entendu au stylo dans de gros registres. Nous finissons par obtenir une réduction de 50 %, ce qui met la place de train en couchettes (de bois en 3° classe !) à 21 roupies pour rouler de Calcutta à Raxaul. 700 km ! {J’en ai honte rétrospectivement : venir en Inde se faire consentir un tarif réduit sur un train…} Retour à l’ambassade du Népal, et c’est encore une attente de ½ h . Nous terminons l’après midi par la visite du jardin zoologique de Calcutta. Il fait une chaleur épuisante, et les malheureux animaux tirent une langue de 6 pieds de long. On y admire en particulier le fameux tigre blanc aux yeux bleus (ou verts ?) : superbe, impressionnant. Vendredi 4 juin, Train de Calcutta à Raxaul, avec changement à Muzzafartur (nord de Patna), Martine Le voyage dure de 4 h 30 pm à 7 h 30 am (en notation britannique bien sur). Déjeuner de bonne heure. Toujours accompagnés de nos deux chers canadiens, nous nous abandonnons au « tour » organisé (de l’office de tourisme, une fois n’est pas coutume). Tout de suite, on a le sentiment d’assister à une course contre la montre, et cela relève du prodige de parvenir à suivre le (mauvais) anglais du guide débité à toute allure au travers d’un (mauvais) micro, tout en regardant à droite, à gauche, le paysage qui défile. Et de se cramponner aux fauteuils pour résister aux démarrages brusques et aux arrêts violents. Mais on pourra dire qu’on a traversé (sinon visité) toute la ville, y compris des quartiers peu reluisants. Beaucoup de bâtisses d’époque coloniale, faites de béton ou de métal à claire voie, qui ont peut-être eu leur heure de gloire, mais qui semblent fort délabrées et sales. Pas mal de bidonvilles ou « gourbis » sordides faits de cartons et de chiffons, où grouille tout un peuple en haillons. Nous avons droit à plusieurs arrêts : le Temple Jaïne, couvert de verroteries, où les prêtres pratiquent d’étranges rites ; temple de Kali au bord du fleuve, et beaucoup de petits temples abritant des symboles de fertilité. Ici déjà (ou encore ?), des fidèles se baignent dans les eaux du fleuve. (alors là, il a eu le temps de récolter toutes les pollutions de l’Inde du Nord…) Mission Ramakrishna, très laide, avec d’innombrables représentations du Maître couvert de fleurs. A chaque arrêt nous sommes littéralement submergés de mendiants ; nous faisons l’expérience qu’il est désolant de donner à l’un car cela ne fait que multiplier les assauts et les rendre plus insistants. Très triste, très culpabilisant, très désagréable. Nous rentrons vers 12 h 30, juste le temps de ranger les affaires et de prendre une petite douche. On dépose le tout chez nos deux québecois, et on prend un dernier repas en commun. Adieux touchants et taxi vers la gare. Là, c’est un spectacle réellement inédit et extraordinaire : une foule dense et immense ; il semble d’usage de camper et pique-niquer apparemment pendant des jours. Il paraît très improbable, dans cette cohue, de trouver nos places, mais l’administration des trains indiens fait merveille : la liste des passagers est affichée sur chaque wagon, écrite à la main sur une feuille de papier, et nous trouvons nos noms, et nous voilà installés sur nos bas-flancs de bois ! Nous transpirons tant et plus après l’effort et la promiscuité, et ultime surprise, le train part à 16 h 30 comme prévu ! Ce n’est plus le hasard joyeux de l’Indonésie… Alors commence un trajet interminable, infiniment lent, semé d’innombrables arrêts improbables dans toutes sortes de gares, ou de terrains vagues. A chaque fois, c’est un défilé de marchands de toutes sortes. Nous arrivons tout de même à dormir un petit peu, et la température fraîchit sur le matin… Samedi 5 juin, Raxaul, Gérard National lodge, 12 rps pour deux Donc, réveil à 5 h ½. Toujours la même ambiance dans le train, mais en plus frais qu’hier (il a plu une partie de la nuit). Avec plus d’une heure de retard (tout de même) et quelques incertitudes, on débarque à Muzzafartur. Pour apprendre que la correspondance sera à 10 h et non à 7 h ½. La gare est en pleine cambrousse, on n’y voit que des paysans et des mendiants. Assis, couchés, accroupis. A l’heure dite, le train s’arrache. Il est encore plus folklo que le précédent, avec ses sièges de bois. On apprend qu’il faudra changer de train une fois de plus à Sagauli. Dehors, ça commence à chauffer ; la campagne est assez sèche, et les paysans qui s’attellent au repiquage du riz doivent souvent remonter l’eau à la force des bras pour inonder leurs champs. Nous assistons pendant une halte en rase campagne au travail épuisant de deux d’entre eux qui utilisent pour ça un récipient en forme de grand plat à couscous habilement manié à l’aide de deux cordes, et que l’on balance d’un mouvement rythmé. Enfin, c’est Raxaul. Qui s’avère être un vrai trou. Pas un européen ici : mais où sont donc passés les routards ? Bien vite, un autochtone nous aborde, et nous conduit au « National Lodge », très campagne, mais fort correct. Mais peu sympa. Après un repas frugal, on décide d’aller traîner en « ville ». et celle-ci s’avère passionnante : sale à souhaits, authentique. Les rues sont emplies d’artisans travaillant sur le trottoir, de poules, de vaches… Les machines à coudre sont posées à même la boue de la chaussée, les commerçants groupés par rue, le transport se fait par calèche, et ce n’est pas pour amuser les touristes puisqu’il n’y en a pas. Pour couronner le tout, la lumière du soir indien est magnifique. Un cirque est installé. On se laisse tenter, et on a droit à un spectacle interminable, riche de dizaines de numéros, du seau d’eau du clown à l’anneau de la mort en moto (dans une sphère de bambou). La plupart des numéros sont exécutés par des femmes, il y a peu d’accessoires, mais l’imagination est fertile. Clowns jongleurs, cyclistes équilibristes… Cependant la réalisation approximative fait un peu kermesse de fin d’année scolaire, et le courant électrique s’éteint assez régulièrement. Ce n’est pas Broadway, mais le public est heureux et ça fait plaisir à voir. Dehors, les hommes urinent élégamment accroupis le long du trottoir. Nous nous offrons un curry de poulet au riz tout à fait roboratif. Puis on rentre se coucher, et on calfeutre portes et fenêtres, rapport aux gros rats entrevus dans les couloirs de l’hôtel… Dimanche 6 Juin : départ pour le Népal, voir ce chapitre. … … . Jeudi 17 juin, Baïrawa, Gérard Hôtel Lumbini, 78 rps, correct. Nous revoilà donc au Népal, direction l’Inde, c'est-à-dire vers le bas., pour une nouvelle tentative de départ. Nous retrouvons Paul et Linda au New Star pour un petit déjeuner qui n’aura peut-être pas d’équivalent de si tôt. La lumière, ce matin comme pour nous narguer, est très belle et nous faisons quelques photos. Puis nouveaux adieux émouvants, et nous filons à l’aéroport. Avec un petit retard de ½ h l’ « Avro » nous embarque. Un bonbon, un sirop d’orange tandis que les collines défilent 100 m sous l’avion, et déjà c’est la plaine, où l’on se pose sans encombre. La chaleur est acceptable. Un rickshaw nous emmène au Lumbini par un genre de piste à travers un bled qui nous rappelle Raxaul en moins joli. Le Lumbini est bien, propre, mais la douloureuse l’est vraiment : 78 rps ! On se tâte, on râle, on discute, et finalement on reste. Pour se venger, on va manger « en ville ». Celle-ci est assez nulle : le vrai bled indien tel qu’on l’imagine. Et pourtant, il semble parcouru par les voyageurs, car il y a les stigmates du tourisme : hôtels, restaurants… On fait le tour du propriétaire, assez remarqués (malgré tout peu ou pas d’occidentaux), au milieu de gens pauvres, mais fort dignes, vaquant à leurs occupations. Le village semble une illustration des descriptions du « Que sais-je » sur l’Inde : monotone, misérable, antique ; l’équipement le plus récent semble être le feu. Ici on soude les cadres de vélo sur la braise du feu de bois allumé sur le trottoir. Repos, et le soir on mange dans la salle de l’hôtel où l’on est seuls, et où les serveurs ne se départissent pas du cérémonial anglais. Vendredi 18 juin, Bénarès (c’est quelque chose !), Martine. Hôtel Puspanjali, 26 rps , bien. A 6 h ½ commence une journée qu’on croît sereine, et qui sera fertile en événements. Un rickshaw nous amène à la frontière, où les formalités sont rapides et assez bidon. Le douanier népalais, après nous avoir jeté un regard distrait écrit à la rubrique adresse : Tizi-ouzou France (où a-t-il pris ça ? sur un visa d’Algérie ?). Le douanier indien, lui, prend sa douche. On le comprend. Nous attendons en contemplant le flux ininterrompu de vélos de vaches, de piétons, de camions, qui s’écoule dans les deux sens devant le poste. Formalités achevées, il faut avancer : mais de bus pour Bénarès, personne n’a entendu parler. On finit tout de même par en dégotter un, mais vraiment pourri. Et vers 9 h ½, on démarre enfin, poussés par des passants. Ce bus, une fois n’est pas coutume, est presque vide. Commence alors un invraisemblable gymkhana entre les poules, les nids de poules, les chars à bœufs et les vaches sommeillant sur la route. 2h ½ plus tard, nous voilà à Gerakhpur. On s’achète quelques bananes, on engloutit un coca, on visite les toilettes plutôt répugnantes, grouillantes de vers, et on rembarque. Le bus s’est rempli. Le démarrage (à la poussette toujours) est plus laborieux que la première fois. Le bus est très inconfortable, mais il ne s’arrête pas trop souvent. Aussi ferait-on une bonne moyenne si le chauffeur, pour prendre son « lassi », n’avait pas l’imprudence d’arrêter son moteur. Et cette fois, macache démarrage. On descend donc tous pousser. Les prolos d’abord, puis par classes ascendantes, les supposés Brahmanes condescendent… à descendre et s’y mettent aussi. Beaucoup d’ailleurs font plutôt semblant de pousser. Mais ça ne marche pas. Un autre bus nous prête alors main forte, et pare-chocs contre pare-chocs tente l’impossible. Mais rien n’y fait. La désertion s’installe, et les passagers partent avec leurs balluchons à la main. Nous lions connaissance avec une noce musulmane ; brassards rouges et mains colorées au henné. Eux ne s’inquiètent pas et sont certains qu’un autre bus viendra nous sauver. Au bout d’ une heure et demie, il en vient un, en effet. Mais plein à craquer déjà. Qu’à cela ne tienne ! On nous entasse (une trentaine) en surnombre, nous sommes 6 dans l’habitacle du conducteur qui râle comme un pou. Ça dure un bon ¼ d’heure, pire que dans un bus de Bangkok, puis le car se vide (on ne comprend jamais les raisons !) et on peut s’asseoir. Vers 5 h ½, terminus dans un bled, et coca-cola bienvenu. L’attente se prolonge, et nous donne le loisir de détailler les propagandes du « planning familial local ». L’Inde d’Indira Gandhi est engagée dans une bataille pour la dénatalité. {on accusera d’ailleurs le gouvernement d’avoir fait stériliser de force des hommes et des femmes. Voir l’article : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1969_num_24_2_13861 }. Les affiches montrent une joyeuse famille indienne souriante composée comme une famille américaine, avec deux jolis petits enfants : une maman avec son petit garçon, et un papa avec sa petite fille. Tout près de nous, il y a un sadou mendiant et beaucoup de curieux qui nous regardent. Vers 7 h ½ (du soir), ruée vers le bus de Bénarès où l’on parvient à se dégotter deux sièges. Séparés. Alors commence un long voyage dans la nuit, où l’on croît ne jamais arriver. Traversée de rizières, croisements laborieux, contrôles (état d’urgence exige), arrêts inexplicables et interminables où soudain le car démarre sans crier gare, et il faut remonter en marche… on commence à crever de faim et de soif, et je regrette amèrement d’avoir méprisé les beignets vendus à l’arrêt précédent. Vu l’heure, on se couchera sans manger. A 11 h moins le ¼, c’est enfin Bénarès. Ou plutôt l’arrêt de bus de Bénarès. Et ce sont de longues discussions pour savoir où se trouve le KMM {de quoi donc s’agissait-il ? de l’auberge que nous visions ?}. Est-elle au centre ? Oui selon le guide, non selon le rickshaw. Celui-ci nous accompagne finalement au « Puspanjali », dans le quartier de Lahurabir, et là c’est le pied : maître d’hôtel stylé genre club anglais, chambre propre sans rats, douche fraîche et repas sur la terrasse en toiture, avec bière fraîche elle aussi. Le pire n’est jamais sûr, même en Inde. Samedi 19 juin, Bénarès, Martine. Hôtel Puspanjali, Lahurabir. Les 25 rps la nuit, c’est après un âpre marchandage ! Au 3° étage, ça baisse à 20 rps. Lever tardif {on ne dit jamais ce que c’est : « tardif ». En Asie, on ne peut guère faire la grasse matinée, à cause du bruit de la vie, et « tardif, ça fait généralement 7 h…} et petit déjeuner en chambre. On se sent bien retapés par une bonne nuit. Un conducteur de rickshaw super sympa nous transporte dans une fabrique de brocards du quartier musulman, au travers de ruelles sombres. Là, il y a pléthore de petites échoppes d’artisans, fabriques installées dans de minuscules pièces peu éclairées, ce qui semble peu rationnel pour ce travail minutieux. L’Inde traditionnelle ; la plupart n’emploient qu’une ou deux personnes sur des métiers entièrement manuels. Toujours sous la conduite de notre chauffeur, Ramesh, nous visitons cependant une grande fabrique d’une dizaine de métiers. Là, les machines ont intégré des automatismes à cartes perforées, mais qui fonctionnent à la force des bras et sans électricité. Le métier Jacquard en somme. Le tisseur fait circuler la navette, inverse la trame, tasse les fils de chaîne, tout ça à la main avec des outils de bois. Sur sa demande, j’essaye de l’imiter, mais le geste ne s’invente pas, et je me rends vite compte que je vais lui pourrir son ouvrage. Puis c’est le déballage des produits : fastueux brocards bien tentants… Mais que faire de ça pendant le voyage ? Et une fois rentrés ? Je ne me laisse donc pas tenter par les grands ouvrages ; mais je craque pour deux modestes foulards carrés. Nous rentrons à pieds vers la ville, et nous votons un arrêt et une douche (pas du luxe !) à l’hôtel. Nous ressortons, et nous sommes assaillis tous les 10 mètres par des « rabatteurs » qui veulent nous emmener chez leur père, leur oncle, leur cousin… fabricant de soieries, en jurant leurs grands dieux que « c’est juste pour le plaisir de regarder »… On finit par se laisser tenter (convaincus, ou usés ?) par l’un d’eux qui nous a fait miroiter un thé et nous a promis de nous guider pour assister à des crémations au bord du Gange. Redéballage de soieries et brocards tous plus beaux les uns que les autres. J’achète de nouveau quelques foulards pour moi-même et pour quelques menus cadeaux. Nous parcourons ensuite des ruelles très étroites toutes bordées d’échoppes lilliputiennes où l’on vend pêle-mêle : bétel, charbon de bois, des fruits, du riz… les rues sont encombrées de gens qui déambulent, affairés ou nonchalants, mais toujours avec le regard sombre et tendu. Ce n’est pas l’insouciance apparente de l’Indonésie, et la densité humaine elle-même est impressionnante. Il y a là aussi des vaches, des chiens, des ânes… C’est une atmosphère qui rappelle vaguement les médinas du Maghreb ou le M’Zab. Je ne retrouve pas cette ambiance de recueillement et cette foule de mendiants qui m’avaient tant impressionnée cinq années auparavant. Nous arrivons ensuite le long des Ghâts qui bordent le Grand Fleuve. Là où se font les crémations, des bûchers sont déjà dressés, et les cadavres empaquetés de drap blanc pour les hommes, de couleur pour les femmes se consument ou attendent leur tour. Tout cela se fait dans un calme impressionnant, dans une sorte d’indifférence apparente, loin de l’atmosphère compassée des sépultures occidentales. Les rites se font naturellement, sans cérémonie visible ; on immerge le défunt dans l’eau purificatrice du fleuve avant de le déposer sur le bûcher, on l’aide à se consumer en le retournant et en l’agitant, puis on jette les cendres dans le Gange, et c’est au tour du suivant. Cela ne semble ni macabre, ni même triste. Notre guide nous abandonne là, et nous flânons le long du fleuve, perpétuellement habité par de nombreux gourous, sadous ou autres ascètes plus ou moins crédibles. Tous sont abrités sous d’immenses parasols de paille délabrés, méditant, discutant… ou dormant paisiblement. L’ensemble du spectacle est vraiment prenant et surprenant, et nous passons de longs moments assis sur les marches à contempler cette foule, à nous imprégner de ses rites, à essayer de comprendre leurs comportements et leurs gestes… Sans trop d’espoir. Retour à la nuit tombée, nous prenons un repas bon marché et frugal, couronné par un excellent yaourt dans un petit restaurant voisin de l’hôtel. Dimanche 20 juin, Bénarès, Gérard Nous disposons de la journée entière, puisque pour la modique somme de 16 rps, un type est allé quérir pour nous les billets de train pour Delhi (50 rps au total), départ 18 h 30. Raz le bol des guides, on a décidé de se promener comme des grands, et à 5 h 30 nous voilà sur le pied de guerre. Rickshaw jusqu’au centre, et nous montons sur une embarcation qui longe les rives du Gange et offre une vue imprenable sur les ghats et les foules de fidèles. La vision est réellement envoûtante, magnifiée par le soleil levant, de ces gens, de ces centaines de gens descendant les marches pour se plonger dans le fleuve. Tous, depuis les enfants en bas âge jusqu’aux tas d’os des vieillards décharnés ou au blocs de lard des vieux bien nourris, en passant pas les invalides, manchots, cul-de-jattes. Tout le peuple Hindou. Il y a aussi quelques « freaks » {terme employé à l’époque pour désigner les marginaux occidentaux en pèlerinage oriental} déguisés en hindous. Mais de ceux-là, aucun ne semble pressé de s’immerger dans l’eau répugnante. Sur cette foule règnent les Brahmanes, en pleine action sous leurs parasols déliquescents. Les castes inférieures viennent leur rendre hommage. Les femmes s’immergent et se lavent en sari, et un œil attentif peut deviner la beauté de certaines d’entre elles. Les gosses plongent en riant. Nous, nous brûlons film sur film. La ballade nautique dure une heure, puis nous flânons encore longtemps, espérant surprendre le sourire d’une femme, l’ablution hautaine d’un Brahmane, le signe de Shiva sur un front. Puis il est temps de s’offrir un petit déjeuner : nous retournons au restaurant découvert hier midi, qui semble être un repaire des castes supérieures. On nous y regarde de haut, mais on s’en moque, nous sommes des enfants de mai 1968. Revigorés, on part à l’aventure dans les petites rues, et là, comme la veille, le spectacle est incroyable, et l’atmosphère aussi. On prête peu attention à nous, et l’ambiance est détendue. Nous retrouvons le crématorium et le jeune homme sympathique (le « watchman »), qui discute longuement avec nous, nous introduit au mystère des « sadous », nous apprend à distinguer les vrais des copies, nous conduit à un petit temple où l’on en voit d’authentiques… Et pour finir nous demande, lorsque nous serons rentrés en France, de lui expédier des magazines légers : Play-boy, Penthouse… Pas sadou pour une roupie, lui ! Après quelques bons jus de citron, nous retournons nous doucher. Repas à l’hôtel en compagnie de deux français bizarres qui partagent une chambre pour 16 rps, et se sont fait attaquer à Delhi par un autre français… Tant que ça reste entre coreligionnaires ! Vers 15 h nous retrouvons Ramesh qui nous conduit à une lutherie spécialisée en sitars. Je me laisse enfumer par un vendeur à fort bagout, prêt à jurer n’importe quoi pour emporter l’affaire. En l’occurrence, prêt à jurer que pour 15 $ je l’expédie chez moi par avion depuis Delhi. J’achète donc un magnifique engin pour la modique somme de 470 rps, un peu moins encombrant que le « gaffophone » cher à Gaston Lagaffe (pas tout à fait fini cependant, la sculpture de tête de manche n’est pas faite). Il m’improvise une magnifique caisse en contreplaqué pour le transport. {40 ans plus tard, j’ai encore ce bel instrument de musique, qui de déménagement en placard a subi pas mal d’avanies, a manqué être dévoré par les chirons, et dont la caisse de résonance a explosé lors d’une chute… J’ai tenu cependant à le réparer et à le sauver, en souvenir du périple fait en commun). A 5 h ½, nous passons prendre livraison, après moult hésitations, et à 6 h voici la gare. Tout se passe sans la moindre anicroche une fois de plus, et à 9 h nous scions du bois sur nos bas-flancs… de bois un peu raides. Non sans avoir eu quelque peine à caser tout notre barda (dont le cher sitar, mais après tout on croise bien des australiens accompagnés de leur planche de surf !). Quelques discussions avec des voisins, dont l’un nous demande si en France les études se font en anglais… Un australien, qui lit la version anglaise d’Astérix semble étonné que « ça ait été traduit en français »… Jamais à court de surprise, avec les anglo-saxons ! Lundi 21 juin, Delhi, Martine Heigh Palace hôtel, Connaugh place, 32 rps pour une petite chambre à deux lits. La fin de matinée nous paraît bien longue, puisque ce n’est finalement que vers 11 h ½ que nous parvenons à New Delhi A la gare, nous n’y sommes pas encore accoutumés, une foule énorme et agitée. Arès les rituelles discussions de tarifs, nous embarquons dans un rickshaw qui s’avère ne pas être un bon choix, car il est d’une lenteur incroyable (le pauvre, ce n’est pas nous qui pédalons) ; et comme il n’est pas motorisé, il n’a pas l’autorisation de s’aventurer sur la Cannaugh Place. Non mais ! C’est donc pincibus que nous terminons le trajet, sac à dos à l’épaule, et sitar sous le bras (#@&$, comme on dit dans les BD). Par chance, l’hôtel repéré sur notre fidèle Routard n’est pas complet, il n’est pas spacieux mais il est propre et nous offre l’habituelle douche réparatrice. On y trouve même de délicieuses citronnades glacées. Nous nous traînons vers le restaurant le plus proche, air conditionné, plutôt luxueux, et on s’y tape la cloche : poulet tandoori délicieux accompagné de croquettes d’agneau et de pomme de terre ( on approche à grands pas de la civilisation occidentale !). On cherche en vain des journaux français… Et on décide de dédier le reste de l’aprème au repos bien mérité. Mardi 22 juin, New Delhi, Palace Hôtel, Martine Ce sera le « jour des formalités ». Dépôt des passeports à l’ambassade d’Afghanistan {recopiant cela en 2014, on a l’impression de s’aventurer vers une région en guerre ou plane le turban de Ben Laden…} C’est comme toujours de l’autre côté de la ville. Nouvelle tentative d’expédition du sitar (qui a tendance à nous gonfler) via une agence indiquée par le vendeur de Bénarès. Mais mauvaise surprise : en raison de ses dimensions et en dépit de son poids insignifiant, l’envoi du gaffophone nous coûterait la somme faramineuse de100 $ ! Autant dire 10 jours de voyage… Nous battons en retraite, et ramenons piteusement l’instrument à l’hôtel. Tant pis pour lui, il se tapera les routes d’Afghanistan ! Nous voilà de nouveau à essayer d’extorquer un tarif étudiant sur le train pour le Pakistan. A Calcutta, on nous avait conseillé la ligne de chemin de fer par Firozpur, mais elle est en ce moment interdite à cause des mauvaises relations indo-pakistanaises. ( Ces gens n’ont aucun respect du touriste occidental). A la station du Vieux Delhi, qui est à un troisième bout de la ville, nous réservons nos couchettes pour Amristar. Il reste une grande après midi, que nous mettons à profit pour nous promener dans cette grande et belle ville, flâner dans la (cour de la) grande mosquée de marbre blanc et de porphyre comme beaucoup de monuments. La mosquée arbore de curieux clochetons de style moghol. Les quartiers proches grouillent de petites échoppes, de commerçants et artisans, de chalands. Bijoutiers, quincailliers, les métiers sont regroupés par rue comme autrefois en occident. Longue discussion toute la soirée avec trois couples de français rencontrés à l’hôtel. Ça donne un petit air du pays… qui est encore bien loin. Mercredi 23 juin, dans le train, Martine. La matinée se passe en bavardage avec nos voisins, puis en rangements (encore). Retour à l’ambassade afghane, toujours aussi éloignée. Nous poireautons 1 h ½ pour récupérer nos passeports, que l’on termine de remplir sous nos yeux ( à quoi donc a servi la journée d’attente ?). On en profite pour écrire la lettre hebdomadaire aux familles. Retour en ville où l’on poste ce précieux courrier, et où l’on tente de déniche l’agence Air-France, dernière chance de se débarrasser du damné sitar. Celle-ci est (provisoirement) hébergée dans un minable hôtel où l’on nous conseille (aimablement) d’aller expliquer notre cas à l’aéroport {et encore, le « plan vigipirate » n’avait pas encore été inventé !). Il va falloir renoncer. Retour à l’hôtel en flânant, j’achète tout de même de menus souvenirs. Quelques toasts, une dernière citronnade, puis taxi jusqu’à la gare en compagnie d’un des couples de français qui prend le même train. Repérage sans faute de nos couchettes (tout ça est bien rôdé). La nuit venue, nous retrouvons le pernicieux parfum (que Gérard aime assez) de la poussière de charbon qui colle à la peau, imbibe les narines, et s’incruste dans le vêtements. {Ce parfum, bien entendu, nous ramène aux trains de notre enfance, les locos à charbon n’ayant disparu en France qu’à la fin des années 50}. Jeudi 24 juin, vers Lahore, Pakistan.
Tout notre voyageNotes Les récits proposés ici sont les transcriptions exactes mais non intégrales de nos notes de voyage. Inutile de dire l'émotion (heureuse) ressentie à la relecture de ces carnets amoureusement gardés de déménagement en déménagement... Quelques considérations on été ajoutées lors de la construction du site, 35 ans plus tard. Elles sont entre crochets {}. Nous avons maintenu l'écriture à deux mains, car les styles et les réflexions diffèrent parfois.