Les images L'itinéraire Le contexte politiqueL’Indonésie Les coûts en Indonésie En 1976, 1 US $ vaut 415 roupies indonésiennes, ce qui met la roupie à 1,1 de nos centimes (en €, cela ferait 0,2 c ; mais ça n’a guère de signification à cette distance.) Quoi qu’il en soit, une nuit d’hôtel nous coûte généralement l’équivalent de 1 à 2 $, soit moins de 10 F, soit environ 1 €. Mais nos salaires sont alors de 250 €… Sulawesi Dimanche 29 Février, Ujung Pendang, Martine Thé et toasts vers 9h, puis on se met en quête d’un hôtel moins cher. Si l’Indonésie est à ce prix, notre bourse va vite s’épuiser. On se fait balader en cyclopousse, et conseiller, et on finit par tomber sur l’hôtel Aman. Cher pour ce qu’on nous offre : draps plus que douteux, murs et sols sales, bruit omniprésent et envahissant dedans comme dehors : clients de l’hôtel, voisins, radios jamais en sourdine, et par là-dessus, le muezzin dont le premier sermon (en arabe !) est à 4 h 30 du matin. La sono faite pour une ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants est surpuissante… Ça nous ramène à des souvenirs d’Algérie. Nous essayons de ne pas trop penser au confort douillet et bien propre de Letitia… Durs contrastes, et notre quotidien sera désormais plutôt de ce genre. Il fait très chaud (environ 35°) et l’humidité est saturante ; le moindre geste déclenche des cataractes de transpiration. La moindre boisson et le moindre repas nous inondent. Nous hésitons à nous aventurer en dehors du thé, et pourtant les jus de fruits où flottent des glaçons nous tentent bien… En cherchant de l’argent dans un grand hôtel, nous rencontrons nos premiers routards d’Asie : un couple d’australiens munis d’un enfant tout blond d’un an et demi. Ils semblent fort sympathiques, et nous fournissent quelques renseignements utiles sur « Makassar », Rantepao et le pays Toraja . L’isolement serait-il rompu ? Lundi 1° mars, Makassar, Martine Hôtel Andaman. La matinée est bien remplie : poste, banque (pas aisé, au fond de changer des travellers), et surtout s’informer sur ces fameux Torajas . Après le repas, il se met à pleuvoir des cordes. Comme il nous faut aller au bureau d’immigration, nous attendons sagement une accalmie… mauvaise idée : de fil en aiguille, nous n’arrivons au bureau qu’à 16 h, et bien sûr l’officier est déjà parti. En dépit de notre niveau de javanais, nous avons un peu de mal à nous faire comprendre. En tous cas, ça a l’air de la plus haute importance. Intrépides, nous décidons tout de même de partir pour Rantepao demain matin. Réservation des billets, puis repas avec les australiens et un américain. Mardi 2 mars, Rantepao, Martine Makassar-Rantepao : Liman express, 1350 roupies Rantepao : losmen Tator, 500 roupies, bien. La nuit a été plutôt mauvaise : beaucoup de bruit, et pour finir l’aubade du muezzin à h du matin ! (Makassar est musulmane, et ici le jour se lève tôt !) Il pleut à torrent, et nous prenons un bekac bâché pour nous rendre à la station du Liman Express. Nous y parvenons à 6 h 30, mais le bus ne partira qu’à 8 h… Il va nous falloir nous habituer à la ponctualité indonésienne ! Dix heures de route sur des sièges prévus pour les mini formats de ce pays. Genoux pliés sous le menton, allée encombrée de paquets… 350 km d’une route sinueuse, étroite et cahotante. Des arrêts incessants à chaque village ; ici, on dépose et on prend chaque voyageur devant sa porte ! (Nous avons beaucoup à apprendre sur les transports en commun !) Mais c’est aussi l’occasion d’une pause. On mange, on boit du thé, on goûte une excellente pastèque que nous offre un sympathique japonais monté à côté de nous. Lui vient pour affaires : il fait dans le textile artisanal et pense trouver des occasions intéressantes dans la région. {On est vraiment bien avant la mondialisation, et les méthodes sont empiriques !} Lors d’un autre arrêt, nous découvrons un truc bizarre, servi dans une feuille de palmier roulée (et préparé dedans)… Brun, inclassable, mou. Après longues explications, on comprend que c’est là du boudin de buffle, un délice local. {Dans le buffle, tout est bon !} Nous longeons la mer jusqu’à Pare-Pare , puis le bus attaque la montée dans un paysage de plus en plus grandiose. Palmiers, bambous, et même des pins, la végétation est bien équatoriale… Le décor est semé de nombreux pitons rocheux brusquement surgis et envahis de végétation. Puis ce sont des vallonnements couverts de rizières qui escaladent les escarpements et remontent les vallées de plus en plus étroites. Aucun espace n’est perdu. Les dégradés infinis des verts trahissent le degré de maturité du riz qui change avec l’exposition et l’altitude. Au fur et à mesure que nous approchons de Makalé et du pays Toraja apparaissent des maisons de bois aux balcons et fenêtres sculptés (certains rappellent des chalets suisses !), ou aux simples cloisons de bambou tressé de jolis motifs en chevrons ou losanges. C’est très coquet et très propre… Cela ne reflète pas ce qu’on dit du niveau de vie de la région. Trouvez l’erreur… Nous parvenons enfin à Rantepao vers 17 h 30. Un jeune homme rencontré dans le bus nous indique un losmen (auberge) qui s’avère très propre, bon marché, et où l’on rencontre deux autres collégiens fort sympathiques (mais qui ne l’est pas, ici ?). Pas facile, malgré tout, de s’expliquer : notre indonésien est bien pauvre, et leur anglais pas fameux ! On se couche de bonne heure (pas de discothèque à Rantepao, paraît-il), non sans avoir réservé un moyen de transport pour demain (l’inévitable Low Ace de Toyota). Ça nous semble cher : 12000 roupies soit environ 130 F. {Ou encore 20 €}. Le guide du pays Toraja nous demande 4000 roupies. Ça nous semble la meilleure façon de découvrir le pays, tout au moins dans un premier temps. Mercredi 3 mars, Rantepao, Gérard Lever à 7 h, on déjeune (thé et petits pains amenés par notre « ami » à 4000 roupies la journée). A 7 h 30 pétantes, le minibus est là, un peu pourri, transportant la moitié de la famille du chauffeur, ce qui ne me met pas de bonne humeur. Le guide, Martin, m’a démoli deux fois aux échecs la veille au soir. Il essaye de nous faire payer 1000 roupies des tickets portant la mention 250 rp… On file à Makalé où on achète les mêmes et on commence à écumer les chemins bourbeux de Sulawesi . Première réjouissance : la « maison du roi » : dans un petit village de maisons typiques, la plus belle, la plus grande, décorée de très belles peintures et sculptures, flanquée d’un très beau grenier à riz est la maison du « Roi ». Elle se distingue par la tête de buffle, le coq symbolisé, et les cornes de buffles sacrifiés qui en ornent l’entrée. Le camarade Youssouf nous introduit à la vie sociale Toraja : castes imperméables où les gens de la classe supérieure ont le droit de pratiquer de grandes cérémonies funéraires, prolongeant ainsi la vie du défunt en mettant « au balcon » une statue de bois à son image. A la condition toutefois d’être assez riches pour sacrifier 24 buffles à l’occasion. {Bonjour l’écologie.} Chemin faisant, nombreux arrêts pour contempler et photographier les charmants paysages de rizières où les gens se laissent volontiers cadrer ; le film s’use vite ! Ensuite, on a droit ensuite aux « stone graves » : ces falaises où sont creusées des cavernes fermées de belles portes de bois sculpté, une par famille, abritant les cercueils de nombreuses générations. D’autres excavations, en forme de balcons présentent les statuettes à l’effigie des défunts, reproduisant fidèlement le vivant : même taille, sans yeux s’il était aveugle… ainsi de suite. Martin nous montre plusieurs de ces sites, tous plus impressionnants les uns que les autres. Martine Nous visitons aussi une série de grottes, éclairés par des enfants portant des flambeaux : beaucoup de cercueils de bois, étagés sur des planches sous la voûte des grottes. Certains, sans doute les plus anciens, plus ou moins abandonnés se sont ouverts et l’on aperçoit ça et là des crânes, des tibias, parfois des lambeaux de chairs séchées ou d’étoffes. C’est assez macabre ! Certains de ces « cimetières » sont faits uniquement de petites loges fermées par des portes de bois peintes et sculptées. L’un ressemble à un immense œil (dixit Martin), percé de dizaines de petites portes… Au pied des rochers, des maisons miniatures sous lesquelles sont glissés les cercueils au moment de la cérémonie ; elles aussi sculptées et décorées à l’image des maisons réelles. Elles sont là abandonnées, se dégradant sous les pluies équatoriales, c’est grand dommage ! {Pour nous}. A proximité sont souvent accrochés les immenses chapeaux coniques que portaient les locataires… D’anciens cercueils en bois sculpté en forme de bateaux (comme les maisons) débordent de morceaux de squelettes… Après le repas de midi, à notre restaurant habituel à Rantepao , nous grimpons dans la montagne ; toujours les mêmes groupes de maisons décorées. Les paysages de rizières sont si beaux que l’on s’arrêterait tous les cent mètres : c’est extraordinaire de voir ces flancs de montagne découpés en lanières sinueuses et irrégulières, brillant souvent sous le soleil. Mais le temps se gâte en milieu d’après midi, et nous terminons l’excursion sous une pluie battante. {Phénomène quasi quotidien sous ces climats} Pour le lendemain, Martin et Youssouf nous proposent une cérémonie précédent une sépulture, avec sacrifice de buffles à la clé. C’est loin : une dizaine de km à parcourir à pieds dans la montagne. Mais nous sommes armés de courage, prêts à affronter fatigue, pluie et boue… Jeudi 4 mars, Rantepao, Gérard Donc, dès 8 h, départ avec Martin pour un village bien dissimulé dans la montagne. Comme hier, le temps est tout d’abord couvert, mais s’améliore rapidement, et le chemin nous réserve des scènes d’une grande beauté. On croise beaucoup de paysans, en route pour le marché de Mokalé , qui rejoignent Rantepao en trottinant de leurs pieds nus, porteurs d’énorme charges. Technique impressionnante… La denrée la plus prisée semble être le vin de palme, que l’on transporte dans des tubes de bambou que j’estime à 5 litres environ. Ils sont couramment liés en bottes de 8 tubes qui s’équilibrent pour le portage à l’épaule… Le calcul est vite fait ! D’autres portent des fruits, du bois, des paquets incertains. Le cochon voyage aussi de cette manière, mais avec deux porteurs ! Le chemin serpente entre les rizières, le long d’un ruisseau gorgé d’eau rouge comme la terre des champs ; de temps à autres il l’enjambe par un pont suspendu de bambou. Puis la pente se redresse, le chemin devient sentier, et non des meilleurs ! qu’il se mette à pleuvoir, et ce sera un torrent d’argile, un toboggan de boue, mieux vaut ne pas y penser. Le premier village rencontré est du type Toraja , mais vivant, cette fois-ci, et des dizaines de gamins nous font un accueil endiablé et bruyant. Nous trouvons lâchement refuge chez la charmante institutrice, qui de surcroît nous offre le thé. Martine. Nous repartons bien ragaillardis par cette collation, et escortés sur plusieurs centaines de mètres par les gamins du village que les admonestations de Martin n’impressionnent guère. Le sentier se poursuit, très étroit et souvent pratiqué sur la digue qui sépare deux rizières à flanc de montagne. Une heure de marche plus tard, nous parvenons enfin au village, ou plutôt au groupe de maisons où doit se dérouler la cérémonie funéraire que veut nous montrer Martin. Cinq maisons alignées font chacune face à leur grenier à riz traditionnel très décoré. La maison principale est ornée, comme il se doit, des cornes de buffles sacrifiés lors de nombreuses cérémonies. Le nombre et la dimension des trophées montre assez l’opulence de la famille… On nous offre à nouveau le thé, et on nous installe confortablement sur une natte de bambou dans l’espace réservé aux visiteurs. Beaucoup de monde, beaucoup de mouvement pour la préparation des festivités : tout le monde met la main à la pâte. On construit des abris, on aménage le lieu du sacrifice. L’habileté des hommes et l’omnipotence du bambou nous laissent pantois : en quelques instants le magique végétal devient poteau, plancher, cloison, échelle, lien… Gérard Le bambou , comme disait Claude (mon père, natif du Tonkin), est vraiment un matériau incomparable : brut, c’est une poutre flexible, légère et résistante, armature d’une maison, d’un pont, une claie de portage ; tronçonné, il fournit tous les récipients usuels dont les fameux tubes de vin de palme ; fendu en deux dans la longueur, il devient une impeccable conduite d’eau ; ouvert et étalé il devient plancher ou cloison. Percé d’orifices à la taille du gros orteil il forme une échelle à cocotiers ; l’écorce fournit cordes et liens, tressée elle devient nattes… J’en oublie ? Nous observons toute cette industrie qui ne nécessite qu’une simple machette, en essayant de deviner ce qui se trame. Nous sommes conviés à rendre visite au défunt, qui est considéré comme malade tant que la cérémonie n’est pas prête, et nourri jusqu’à l’abattage du premier buffle. Mais le rythme est fort lent, tandis que s’amoncellent les nuages équatoriaux. Martin, expert, déduit des préparatifs que la fête sera moins importante que prévu. En début d’après midi on extrait d’une case, par la porte minuscule (80 cm de haut, 50 de large) une vieille dame fort mal en point ; en quelques minutes on lui improvise une chaise à porteurs en bambou. La construction et la décoration avancent quand tombent les premières gouttes. Cirés sur le dos, nous redescendons péniblement sur le chemin gorgé d’eau, en croisant les nombreux invités endimanchés, portant parapluie et chaussures à la main : les hommes en chemise blanche, les femmes en petites jupes, toutes bien mignonnes. Un des secrets de ce pays. Vers 6 h, trempés et affamés, regrettant de ne pas avoir passé la nuit là haut, nous dévorons un bon « nasi goreng » en échangeant quelques mots avec deux jeunes sympas rencontrés au losmen : Alex et Anton. {Le voyage Rantepao-Makassar nous aura coûté 1300 roupies} Makassar, 5 mars, Gérard Debout 5 h ½, thé et micro bananes indonésiennes, et l’on monte dans le bus Damri, moins cher que le Liman de l’aller (pas de petites économies, la route est encore longue !) Cadence hachée : on s’arrête pour prendre tous les écoliers au bord de la route ! Le chauffeur et son copilote font les cons et roulent à tombeaux ouverts klaxon bloqué, slalomant entre les cyclistes, les piétons, les motos et les buffles, et en n’évitant pas toutes les poules ; on a le goût du risque et du rire, ici ! Après Makalé , ça se calme, et au fur et à mesure que l’on descend dans des paysages grandioses de gorges semées de pitons brusquement surgis, la chaleur revient. Le voyage est pénible, l’arrivée plus encore dans la ville surpeuplée. Le chauffeur nous pose devant l’hôtel… complet. On nous offre gentiment de dormir sur le sol de la salle à manger (plus propre que les chambres) pour 1000 rp. On accepte. Agréable « mandi », puis soirée sur le balcon, où j’admire la chasse des geckos à la lumière de l’enseigne de l’hôtel. Makassar, samedi 6 mars, Martine Lever de bonne heure, malgré les boules Quiès improvisées avec du papier hygiénique : trop de bruit dans ce centre ville animé, trop de chaleur. On se passerait volontiers du (très) long sermon en arabe, entrecoupé de rires, diffusé plein tubes par la mosquée toute proche (Makassar est majoritairement musulmane)… Intendance : Bureau d’immigration pour obtenir notre visa ; Il faut aussi voir avec la société Merpati pour un avion vers Bali . Nous renonçons à l’idée de traverser sur une de ces périssoire de bois dont la moitié coulent en route avec tous les passagers… Nous en profitons pour visiter le jardin des orchidées et des coquillages équatoriaux : magnifique ! Le tout sous la conduite d’une très charmante jeune fille qui cause anglais et nous donne moult explications. Elle nous offre une boîte emplie de superbes coquillages. Au cours de nos discussions, elle nous demande si la neige existe vraiment, et à quoi ça peut bien ressembler ! Nous garderons jusqu’à aujourd’hui ces merveilleux souvenirs, et nous écrirons longtemps à cette jeune fille. Nous retrouvons aussi Mark, l’australien qui nous accompagne au restau chinois. Nous partirons ensemble pour Bali où il doit rejoindre femme et enfant. {Nous rencontrons ici les premiers australiens de notre vie, une espèce fort répandue sous ces longitudes.} Mauvaise surprise : l’avion de Merpati est supprimé. Il faudra voyager lundi sur Garuda, plus chère (plus sûre ?), et rester un jour de plus dans cette ville peu agréable. Dimanche 7 mars, Makassar toujours, Gérard C’est sans enthousiasme qu’on se réveille aux cris des petits geckos, dans notre petite chambre bien dégueulasse où on hésite à poser un objet quelque part. Avec la perspective d’une longue et chaude journée dans cette ville exténuante. Kopi susu au lit, douche rituelle, et on part à la découverte d’un village de pêcheurs qu’on nous a vanté. Apre discussion avec le becak pour obtenir le trajet à 100 rp. Il s’avère rapidement qu’on n’a pas réussi à se faire comprendre, et le type nous balade au hasard. Après de nombreux changements de direction (visiblement le plan de la ville qu’on lui montre n’évoque strictement rien), on aboutit dans un quartier très populeux. On donne 200 rp au pauvre chauffeur/moteur en sueur. Là commence un chemin qui bute bien vite sur une caserne. Obstinés, on contourne, escortés par l’habituelle meute de gosses. Arrivée sur une plage payante 50 rp {la loi littoral n’existe pas encore !} où notre intrusion déclenche une petite émeute (sympathique). Enfin, le « village de pêcheurs », quartier en bord de mer surpeuplé et sordide, mais bien caractéristique avec ses échoppes et ses maisons de bois branlantes. On traverse d’un bon pas de peur d’être immédiatement encerclés. Une halte cependant pour acheter des bananes, on se dégage à grand peine. Nouveau becak qui nous arrache à 50 gamins hurlants. Mais le pilote n’a pas compris non plus notre requête, et c’est reparti pour une longue errance à 200 rp. De retour chez le chinois, nous retrouvons à nouveau Mark, plus pétillant que jamais, et décidons de nous reposer cet aprème en sa compagnie. {Les Célèbes, à cette époque, n’ont pas encore recensé leurs richesses touristiques, et rien n’est prévu pour l’accueil ; les gens sont peu habitués à voir des occidentaux, d’où le remue ménage lorsqu’on s’arrête quelque part. Une jeunesse très nombreuse. Mais si la curiosité est immense et souvent pesante, il ne s’agit jamais de mendicité, et aucune agressivité ne se manifeste jamais. Nous pourrons même penser que ce peuple est parfaitement paisible, jusqu’à apprendre l’ampleur et la violence des événements qui se sont récemment déroulés dans ce pays, les massacres de 1965, la guerre du Timor, et où les victimes se comptent en centaines de milliers sans doute. Voir à ce sujet http://www.gwu.edu/~nsarchiv/NSAEBB/NSAEBB62/…} Bali Lundi 8 mars, Bali, Martine Puspa Beach Inn, 800 rp avec petit déj. pour deux. Impatience d’arriver à Bali , et lassitude Makassar… Gérard (qui déteste l’avion), voudrait être plus vieux de quelques heures {aujourd’hui, cette idée de souhaiter être plus vieux m’emballe moins !}. Le petit Fokker (Friendship) n’emporte qu’une quinzaine de passagers ; le temps se dégage vite, et comme l’avion vole bas et que la cabine du pilote est ouverte {quelle époque ! pas l’ombre d’une inquiétude, atmosphère familiale, Gérard va dans le cockpit parler au pilote…}, la vue est superbe sur les chapelets d’îles : Pulau Paliat et son liseré de sable blanc soulignant le bleu de la mer, des volcans bleutés, puis c’est Lombock , et Bali , dont le sommet est encore encapuchonné. Le reef, les longues vagues déferlantes chères aux « australopithèques », la plage, et l’atterrissage, vécu en direct par le pare-brise du pilote qui a laissé sa porte ouverte. Soulagement de Gérard. L’inévitable « bemo » (becak motor !) nous emporte vers Kuta Beach, qui n’en est qu’au début de sa gloire. Pas un hôtel en vue, mais un petit « losmen » de bois assez propres, même les draps, dont chaque chambre donne sur une véranda où des fauteuils de rotin nous attendent pour le déjeuner : le rêve !… Quel changement, quel plaisir ! On fait illico la connaissance d’un américain d’autant plus sympa qu’il parle français : une variété rare ! On file immédiatement essayer la plage toute proche… Installation, baignade, bronzing, puis repas… Le soir, première visite à Denpasar la ville voisine, environ 50 000 habitants, agréable, mais bruyante comme toute l’Indonésie. Puis une nuit calme, uniquement troublée par quelques cris de geckos… Mardi 9 mars, Bali, Martine. Mark nous guide vers Sanur , où il est possible, paraît-il de voir des coraux. {Les infos touristiques sont balbutiantes, pas d’office de tourisme, et pas d’agences de tours operators. On est obligés de s’en remettre au bouche à oreille, aux « routards » expérimentés…}. Une barque à balancier, louée fort cher {pas de prix noté dans notre carnet} nous conduit, en quelques encablures. Ça s’avère peu convaincant : le courant est fort, l’esquif dérive sans cesse… On met les masques et palmes, et à l’eau. Mais les fonds sont sableux, l’eau trouble, les poissons rares… On n’insiste pas longtemps, car « à chaque instant il se passe quelque chose », et il y a une de ces fameuses cérémonies de crémation balinaise à ne pas manquer… Traditionnelle négociation pour le prix d’un bemo qui nous mène à Mangwli , à 30 km environ. Le cortège suit un grand char de bois orné de milliers de fleurs, et portant le cercueil et la dépouille. Vingt personnes le portent, tandis que le gamelan et les femmes portant des offrandes ferment la marche. Cela n’a rien de funèbre, et si la musique paraît lancinante, elle est gaie, et les participants aussi. Nous ne sommes pas seuls à avoir entendu parler de la cérémonie, et il y a quelques touristes. Mais ici point de formalisme, et le cortège ne se formalise pas de notre présence étrangère. On dépose alors le défunt dans une excavation à même le sol, et chacun dépose sur le corps une offrande : vêtement, nourriture, objets usuels… Tout ce qui peut l’aider dans l’autre vie qu’il entreprend. Un prêtre aux ongles démesurés dit alors des prières, avant que le feu rédempteur soit allumé (à l’aide d’un vulgaire bidon d’essence : ici, le sacré jouxte le profane le plus brut sans la moindre hésitation). Puis la pluie se met de la partie et disperse le cortège ; elle nous accompagne dans le bemo du retour. Le soir, car il ne faut rien manquer, nous allons à un spectacle du traditionnel « Ramayana », accompagné de gamelan. C’est superbe, les danseurs et danseuses nous surprennent par leur beauté et la précision et l’élégance formelle de leurs gestes. C’est gracieux et aérien, et le conte est parfois très réaliste, parfois assez ésotérique. Il faut reconnaître que l’ensemble, si l’on ne connaît pas le récit, est assez incompréhensible. Heureusement, Mark, pour qui tout ça n’a pas de secrets, nous résume : « this young lady wants to mary Rawana », qu’il prononce « Marijuana », en bon adepte de l’herbe à la mode en ces temps… Mercredi 10 mars, Kuta, Martine. Passage obligé (et bien agréable) à Bali : location d’une (petite) moto pour une semaine. A ne coûte que 150 rp, ce qui est bon marché par rapport aux bemos… On va faire la tournée des centres d’artisanat déjà réputés : peinture, sculpture sur bois, tissage, bijoux. Première étape, bien entendu, Ubud . Mais déjà le temps se gâte, c’est ça le climat équatorial ! Au restaurant, nous faisons la connaissance d’un couple de français ; ils terminent une période de coopération en Nelle Calédonie et regagnent la France par le chemin des écoliers. {Jocelyne et Philippe sont restés nos amis depuis tout ce temps, c’est la seule rencontre de ce voyage qui a défié les années. Ils nous font visiter leur Bretagne, nous les accueillons dans les Alpes…}. C’est ensemble, et sous la pluie, que nous découvrons l’art pictural balinais, dont les scènes pullulent de personnages et regorgent d’imagination. Certains travaux sont naïfs voire maladroits, mais d’autres font montre d’une grande maîtrise. On se renseigne sur les prix, mais on ne craque pas. Il faut dire qu’on a déjà acquis des tableaux ce matin à domicile : 5000 rp + 1 jean… Les marchands ne sont pas insistants, d’ailleurs, le commerce est fort agréable ici. Le périple motocycliste dans les paysages balinais se poursuit en compagnie de nos nouveaux amis. Jeudi 11 mars, Kuta, Martine. Temps maussade, pluie intermittente. Pas un temps de motard ! Nous partons néanmoins pour Uluwatu , 20 km au sud ; il faut dire qu’ici, la pluie est chaude… Le temple surplombe la mer, bâti en haut de la falaise. Le décor est saisissant ; nous restons en contemplation devant la mer qui se brise furieusement, loin au dessous de nous. Le temple est habité de petits singes qui viennent quémander quelque nourriture, et nous observons longuement les jeux d’un bébé singe. Nous rentrons, toujours sous la pluie, après avoir visité en chemin un autre temple où des sculpteurs décorent le stuc des façades. Vendredi 12 mars, Kuta, Gérard. Beau temps aujourd’hui pour la balade prévue à Besakih . Et nous voilà donc tous les quatre à nous tanner les fesses durant plusieurs heures (il y a 60 km) en évitant avec brio les poules, les chiens, les vélos, les piétons, et si possible les trous dans la route… Tout au long, la campagne est charmante, les gens souriants, les femmes ont de beaux seins et n’en font pas mystère, et les paysages de rizières sont magnifiques. On y bosse beaucoup. La route s’élève sur le Mont Agung, mais nos Yamaha relèvent le défi. Vaste, le temple est porteur de tous les mystères de l’Orient, avec ses tours à toits multiples montant vers le Nirvanha. Pourtant, rien ici n’est grandiose : les balinais n’ont pas la fibre orgueilleuse des bâtisseurs de cathédrales ; ici tout est à l’échelle humaine, tant par les dimensions que par la durée. On ne vise ici ni à défier le ciel ni à défier le temps. On sait que c’est peine perdue. Partout de petites offrandes, elles aussi modestes : coupelles de feuilles de bambou décorées de fleurs, quelques grains de riz… Nulle ostentation ni fanatisme. Dans la rue d’un village, une femme portant un plateau d’offrandes sur la tête déposait ses présents le long du chemin ; un chien la suivait à dix pas, qui avalait promptement le riz des dieux ou des démons. Sans que quiconque s’en offusque… Un peu de lèche vitrines (si on peut dire, car les échoppes n’en ont guère), quelques achats d’artisanat (couverts sculptés, bijoux : mais où va-t-on mettre tout ça ?) et on se laisse glisser calmement vers un restau, qui s’avère un restau à touristes où nous attendent de « special prices »… La nourriture est quelconque mais le cadre splendide face à une vaste vallée montagneuse où s’étagent les rizières. Le long de la descente, on immortalise de très belles scènes champêtres où posent gentiment de jeunes paysans à qui l’on offre des cigarettes. Quel boulot de titan, le riz ! Et ce n’est pas les buffles qui diront le contraire. Puis c’est l’inévitable rincée de fin d’aprème. A Klungkung , visite du palais du Rajah au plafond décoré d’incroyables peintures. Tortures de l’enfer, pauvres hères dévorés par tous les animaux possibles, empalés sur toutes sortes d’objets ; mais cela semble se passer dans la joie si l’on en juge par les sourires… Samedi 13 mars, Kutah, Gérard Il flotte toute la nuit, et au matin encore. Nous restons donc paresseusement à Kutah. Dès le petit déjeuner, c’est le défilé quotidien des artisans ou supposés tels ; discussions interminables et « I give you special prices » garantis. Oralement. Ce matin, il y a un bel objet en corne travaillée ; le gars en veut 25 000 rp. Au bout d’une heure, à la fin du p’tit déj, on en est à 8 000 rp. Entre temps, Martine a acheté pour 2 000 rp un collier qui avait démarré à 6 000. (Je suis toujours aussi mal à l’aise avec ces affaires de prix. Certes on peut obtenir moins que ce qui est proposé, mais ces chiffres sont dérisoires pour nous et vitaux pour eux… Un jour de notre périple d’occidentaux représente un mois d’une famille ici…). On file à Denpasar poster le courrier sous une pluie battante. On va fondre, ici ! Au grand magasin de souvenirs, un objet en argent payé 1000 rp hier est à 300 rp. Et le bel objet de corne à moins de 8 000. On retrouve les copains au Dayu où le poisson est moins bon que la dernière fois. La pluie ne cessant pas, on passe l’aprème à jouer aux dés. Puis le ciel se dégage, et nous offre un coucher de soleil magnifique, irisé de teintes de rouge et de violet dont les nuages sont enluminés jusqu’au levant ; puis, très bref, LE rayon vert ! Délicieuse et joyeuse soirée cosmopolite (tous les touristes de Kutah) autour d’un « babi guli » accompagné de « nasty putih » (dixit l’inépuisable Mark jamais en mal d’un bon mot), et amplement arrosé de bière. Mark et Steve racontent force conneries, et Karen renverse pas mal de verres… Dimanche 14 mars, Kutah, Martine. Longue journée fertile en événements. Le temps favorise l’exploration ; dès le matin, nous partons pour Denpasar nous renseigner sur les combats de coqs. Un des loisirs favoris en Indonésie. On nous en recommande un qui ne commence qu’à 11 h. Pas glop ! Nous prenons la route de Sangeh , la forêt des singes. Elle est agrémentée de la visite d’un temple parmi tant d’autres : tous tentants, tous bâtis sur le même plan avec ces petits édifices touchants aux sculptures sur stuc ou sur bois à ‘effigie de dieux débonnaires ou de démons terrifiants. Partout les corbeilles de paille des offrandes soigneusement ordonnées. La forêt des singes est une halte amusante : dès notre arrivée, une multitude de « bandar logs » nous assaillent, quémandant des cacahuètes, parfois avec une grande insistance ! ils viennent même se servir directement dans nos poches ou dans nos sacs, et repèrent de loin les précieuses graines. Celui qui en détient ne sera pas quitte tant qu’il n’aura pas tout distribué ; et pas de résistance possible : les plus gros montrent volontiers des canines redoutables… Au temple de Mengwi , nous sommes assaillis par une troupe de jeunes indonésiennes (fort jolies) qui tiennent à faire avec nous des photos souvenirs. Où l’exotisme va-t-il se loger ? Ce n’est pas de refus, surtout pour Gérard qui pose près de la plus belle ! A Belayu , nous arrivons juste à la fin d’une cérémonie de crémation ; dans le brasier achève de se consumer la dépouille du défunt, que les officiants remuent vigoureusement avec de longues perches de bambou. Nous reprenons la route d’Ubud , bien connue, pour y retrouver Mark, Wendy et Steve. Il y a ce soir une grande fête avec danseurs (il est souvent mystérieux de savoir ce qu’on peut bien fêter, et si même il s’agit d’un événement heureux ou triste…) En chemin, nous nous arrêtons pour admirer la répétition d’un gamelan qui accompagne une école de danse ou de beaux jeunes gens rivalisent de précision, d’attention et de grâce. Spectacle toujours aussi enchanteur. {Ce travail, dans les villages, se faisait souvent en public, sur la place…} Pas d’hôtel à Ubud ; nous devrons donc rentrer à Kuta nuitamment après la fin de la fête. A 5 h commence une procession où les femmes ont revêtu leurs plus beaux vêtements et leurs plus beaux bijoux, et portent sur la tête de magnifiques offrandes. Qui d’ailleurs resserviront pour le repas du lendemain après avoir été bénies par un prêtre… Ces échafaudages rivalisent de couleur et d’ingéniosité. Se superposent des fruits, des gâteaux, des friandises de toutes formes. Cela va des plus modestes aux pyramides d’un mètre de haut placées dans des plats d’argent ouvragés. Revêtus de la ceinture traditionnelle, nous pénétrons dans la seconde enceinte du temple. Les offrandes sont disposées, puis viennent les chants, les formules rituelles et bénédictions. Les hommes portent un bandeau sombre brodé d’argent, ou une curieuse toile blanche enroulée sur la tête. Nous partons alors pour une procession qui, en plusieurs heures de marche, doit nous mener au lieu de la danse rituelle. La marche dans la nuit équatoriale, entre rizières et villages, dans le chant sonore des crapauds-buffles, ne manque ni de charme ni de mystère. Autour du lieu de la danse se sont amassés marchands et sorciers ; on peut acheter à boire et à manger, mais aussi des ingrédients non identifiables et inquiétants. Un vieux monsieur à barbiche, assis au sol très droit et très digne, a sorti d’un grand sac des fioles et des bocaux assez louches et peu engageants : serpents, pattes de crapauds, boyaux divers baignant dans des liquides huileux. On nous explique ce qui soigne les maux d’estomac, les rhumatismes… Les jeunes semblent sceptiques et amusés. Les offrandes sont encore plus extravagantes qu’au départ, extraordinaires d’habileté. Nous flânons. Vers 11 h la danse commence, précédée d’un long prélude du gamelan. Se succèdent plusieurs tableaux : danseurs aux masques démoniaques affublés de faux-nez ; jolies danseuses. Ils récitent et chantent de longues histoires, certainement édifiantes, d’une voix suraiguë coupée de trémolos qui ne sont pas sans rappeler les bêlements du mouton… On se presse, on nous bouscule pour être plus près du spectacle. Ici, la « distance de respect » n’est pas celle de l’Europe ! Gérard Avec Philippe, j’entrecoupe le spectacle de parties de dés indonésiens où je perds 25 rp. On s’assoit aussi, car l’interminable position debout, sans cesse dérangés, est fort pénible. On ne comprend pas tout, et c’est bien dommage, car les gens se marrent bien. Narration, gestes fort expressifs, plus libres qu’au Ramayana, et les coups de bâton parfois assénés pour de bon ! Vers 1 h, il commence à faire sommeil, et nous entamons le retour. Je redoute la pluie, mais en moins d’une heure nous sommes à Ubud sans recevoir une goutte, après une marche dans les rizières mystérieusement éclairées par la lune, dans la vibration immuable des crapauds-buffles. Je retrouve la petite Honda, qui démarre docilement, mais la Suzuki de Philippe se fait tirer l’oreille (ah ! le 2 temps…) un quart d’heure. Puis elle cale bien vite. Je crains le pire. Elle accepte de rouler, mais à condition qu’on éteigne les lumières ; alors nous roulons de front, et c’est alors, bien sûr, qu’il se met à saucer d’importance ! A 35 à l’heure, il nous faut une heure pour rallier Kuta sur une route déserte, mis à part, bizarrement, le marché de l’entrée de Denpasar qui bat son plein. Il est 3 h. Lundi 15 mars, Kuta, Gérard Avant dernier jour de moto : il faudrait en profiter ! Mais crevés de la nuit blanche, on se réveille tard, avec une forte envie de ne rien tondre. Virée sur la plage avec Peter et Bill, les surfers australiens. Baignade, puis je tente le surf, sur la planche de Peter. D’abord sans succès. Puis je parviens à démarrer sur le ventre. Peter me confie : apprends d’abord sur le ventre, si tu y arrives, tu pourras essayer à genoux ! Joli programme… Repas et longues discussion tandis qu’il pleut sur la terrasse de Puspa. Je tente une sieste qui me remet d’aplomb. Avec Philippe et Jocelyne, on fonce à Denpasar assister au Kecak puis au Legong . Le premier est extraordinaire : la conviction avec laquelle des dizaines de bras se tendent vers les danseurs, dans le Kecak impressionnant de l’armée des singes ; c’est proprement envoûtant. La seule musique, le seul rythme, sont donnés par les chants et les cris. Le Legong est lui aussi merveilleux, mais cette fois de grâce. Puis c’est la danse Duduk , admirablement interprétée par un jeune homme d’allure équivoque aux roulements d’yeux et aux mimiques démoniaques ; enfin la danse de l’abeille et du bourdon, exécutée par deux jeunes filles dont on ne sait quelle est la plus belle, nous transporte particulièrement. Mardi 16 mars, Kuta, Gérard Dernier jour de moto. Martine a décidé d’en profiter à fond. Nous faisons donc le circuit du temple de Tampaksiring , situé de l’autre côté sur la côte nord. Au programme le « Rocky temple ». Au bas d’un très long escalier de pierre, au fond d’une gorge dont les flancs sont entaillés de rizières, des niches creusées dans la roche sont décorées comme le sont les temples. Nous avons beaucoup de peine à dénicher Tampaksiring, remarquable surtout par ses bois sculptés et peints de ses autels couverts d’offrandes. Les piscines sacrées, dont l’une est alimentée de résurgences, font un bouillonnement de sable. On déjeune de deux œufs frits à l’huile de palme, sucrés… La route du retour est semée de surprises : le temple « au tambour de bronze » de Pedjeng, dont la porte est gardée par deux zélèphes, celui de Pura Kelo Eden , pratiquement pas visité, abandonné et touchant avec ses statues couvertes de mousse ; il abrite la Grande Statue : Bima affrontant les buffles. A Pedjeng aussi, le temple Pura Puseh Ing Gajat , désert lui aussi, avec son grand récipient de pierre étonnamment sculpté, au col plus étroit que le corps. Puis à Kutri , au sommet d’une colline couverte d’une forêt de banyans impressionnants comme des nœuds de serpents, la statuette de la reine Mahendratta, avec sa demi-douzaine de bras armés de symboles improbables. Quelques gouttes de flotte rituelle, et on s’abrite sous un grand banyan en compagnie d’un gamin. On crois quelques processions avec ces beaux oriflammes, gamelan en tête et offrandes sur les têtes des femmes. Plus loin, des types bichonnent fièrement leurs coqs de combat. Martine conduit longtemps avec un certain brio. Le soir, chiche kebab. Mercredi 17 mars, Kuta, Martine. Jocelyne et moi avons fini par attraper un gros rhume au cours de nos longues randonnées sous la pluie… Eh oui ! Même sous l’équateur ! Tarif : une journée au lit. Bien que « docteur guigui » lui-même, Philippe fait venir un médecin car il craint des complications. Jeudi 18 mars, Kuta, Martine. Matinée à Denpasar : il faut se faire vacciner contre le choléra pour la suite du voyage. Ici, ça se fait au dispensaire, et on passe à la chaîne : un infirmier brandit une énorme seringue et pique en série, en changeant d’aiguille une fois par jour ! {Il est vrai que le Sida n’a pas encore été inventé, mais ça ne nous rassure guère tout de même.} Pendant que nous y sommes, nous réservons des places dans le bus de Surabaya (Java) dimanche, et des places sur le bateau de Djakarta à Padang : tout est en place pour la suite… Soirée danses (je n’aurai jamais vu autant de chorégraphie de ma vie !) : Barong et Kriss. Les décors de théâtre sont superbes, rappelant les sculptures des temples, mais les acteurs ne sont guère convaincants ; deviendrions nous difficiles ? Jocelyne et Philippe nous ont quitté au début de l’après midi pour sauter dans leur avion pour Djakarta : sacré vide ! Mercredi 19 mars, Kuta, Martine. On loue des vélos pour aller à Denpasar ; pendant qu’on y est, il faut faire les formalités de prolongation des visas, on a bien l’intention de rester plus du mois alloué ! Connaissant la réputation tatillonne des autorités, nous nous habillons « bien ». Du moins le croyons nous. Parvenus à destination tous mouillés de chaud après 10 km d’efforts, nous nous voyons refuser l’entrée : chaussures indécentes : En effet, nous sommes chaussés de tongs, c’est défendu. Bizarre, c’est ici la chaussure nationale. Mais pas pour le renouvellement de visas. Une allemande qui arbore des nus pieds en cuir a plus de chance. Allez comprendre ? Nous apprenons par ailleurs que le « chef de bureau » s’appelle ici : « Gubernur kepala », c’est fièrement indiqué sur sa porte fermée… (nous en rions encore 30 ans plus tard). La mauvaise humeur ne résolvant aucune formalité, nous rentrons bredouilles et fulminants. {Je réalise maintenant que mon anniversaire était passé à la trappe !} Samedi 20 mars, Kuta, Martine. Denpasar : combat de coqs à 11 h place du marché. Ambiance extraordinaire ! Les paris vont bon train, on dirait le stock exchange de New York ! Les sommes ont souvent importantes. Les « entraîneurs » vantent longuement leur animal de manière truculente, l’excitent en lui rebroussant les plumes ou parfois en lui en arrachant quelques unes. C’est beaucoup plus long que le combat lui-même qui ne dure que quelques minutes, parfois moins lorsqu’il se termine par la mort d’un des adversaires. Mais parfois l’un (poule mouillée ?) refuse le combat et part se cacher derrière les paniers pour échapper à son adversaire. Les spectateurs manifestent leurs sentiments très bruyamment. Le spectacle n’apparaît pas trop cruel, en dépit de l’ergot d’acier impressionnant attaché aux pattes de chacun : les plumes dissimulent les blessures et le sang… Retour à Kuta, baignade, quelques achats. On rencontre un couple de français sympas et digne de confiance à qui l’on confie un gros paquet à ramener au pays… Demain lever très tôt pour le voyage. Java Dimanche 21 mars, Ngadisari, Martine Losmen à 1000 rp. Départ à 5 h pour prendre le bus. Dur, le voyage. D’autant que nous quittons Kuta à regrets, quelle douceur de vivre, et que de bons moments ! Mais heureusement, le paysage, jusqu’à Gilimanuk , est absolument magnifique (ici plus qu’ailleurs, il faut profiter du matin, avant les orages). La traversée du bras de mer, en bac, dure trois quarts d’heure. Nous avons choisi d’aller à Probolingo , car nous voulons escalader le mythique Mont Bromo . Ça fera au moins un volcan à notre actif… Marchandage usuel pour le bemo… 600 rp pour monter à Ngadisari, village qui est au Bromo ce qu’Ailefroide est au Pelvoux. La route ne va pas plus loin. C’est la fin de l’après midi, le paysage montagneux est magnifique, clair. Les pentes vertigineuses sont toutes en cultures, et pour une fois ce n’est pas du riz. Nous mangerons sans doute de la soupe au chou ce soir… En fait, il n’en fut pas question ; les choux devaient descendre dans la vallée, ou servir à l’exportation, qui sait ? Nous verrons le lendemain qu’ils partent en camionnette vers la ville. Pour 1000 rp nous trouvons une chambre modeste, et un repas de soupe au riz et aux légumes encore plus modeste. Il fait très froid (ou bien nous avons perdu l’habitude ?), 5° à peu près, et nous sommes contents d’avoir conservé nos duvets. Etonnant, à 2000 m seulement, et sous l’équateur ? Lundi 22 mars, Surabaya, Martine . Auberge de jeunesse Bamboo Denn, 100 rp pour deux. Lever avant l’aube, 3 h ¼. De pire en pire. Ça rappelle les courses alpines ! On ne traîne pas car il fait très froid. Nous partons avec un australien et une américaine fort sympas. Pas la moindre carte évidemment, et pas d’altimètre… Après une heure de montée à la lumière de la lune sur un large chemin, nous parvenons au refuge Bromo Permaï , au pied du premier cratère. Nous nous offrons un thé, et entamons la descente au fond du cratère, tapissé de cendre est semé de pierres ponces étonnamment légères. Nous attaquons ensuite la montée au second cratère ; la pente est raide, et se termine par un long escalier. Les pentes sont striées d’entailles profondes, sans doute des ravinements. Le sol est friable et aride. Nous parvenons au sommet pour le lever de soleil : bien calculé ! Le temps est clair, le paysage est impressionnant, avec le cratère dont le fond émet une épaisse fumée et des grondements bouillonnants accompagnés d’une belle odeur de soufre. La pente est très forte, et se perd dans un puits dont on n’entrevoit pas la fin : voyage au centre de la terre… Nous longeons le fil du cratère, et restons longtemps en contemplation. Sans oser s’aventurer dans la pente, ce qui nécessiterait au moins une corde de rappel. Et un masque à gaz ? Puis nous prenons le chemin de la descente, et arrivons au Bromo Permaï pour le petit déjeuner : bien calculé ! Le paysage de retour est là encore magnifique dans la lumière du matin. Retour à Probolingo à 12 h 30. La descente (avec le même bemo) est moitié prix ! Nous trouvons vite un bus pas très confortable et surchargé pour aller à Surabaya, la grande ville de l’est de Java. Nous y parvenons vers 16 h 30. L’ambiancer Bamboo Denn, conseillé par tous les routards, est sympa ; c’est juste à côté dune école de langue, et l’on entend ânonner de l’anglais toute la soirée. Mardi 23 mars, Surabaya, Gérard . Longue nuit de repos pour récupérer des deux précédentes. On glande légèrement tout le matin, dans ce sympathique hôtel, point de passage obligé de tous les routards : australiens à l’horrible accent du Queensland, ricains (entre autres le grand blond rencontré à Ngadisari : Mark Frohardt), et même un italien bizarre et peu liant. Tout arrive ! Et même un français lui aussi bizarre, mais bien plus agréable. Celui-ci, qui a l’air délicieusement dans les vapes, vient directement de Bangkok , où il s’est fait dévaliser dès sa descente d’avion, et via Sumatra se dirige vers Sulawesi . On échange des renseignements, et nous lui traçons un portrait enchanteur de Bali , un peu moins de Makassar . Après un petit déjeuner qui se fait attendre une demi heure, et comme il faut quand même se bouger, on embraye vers la station de bus, et on cherche un bemo pour Tretes. Le salaud nous laisse à une bifur, et il faut encore balles pour finir. La route monte très fort et nous offre à nouveau un grandiose panorama où domine un volcan de forme parfaite. Montagne, mais ce ne sont pas les Alpes : pas de rocs, pas de neige, la forêt omniprésente. A Tretes, on rentre dans un troquet boire un coup, puis de fil en aiguille, vu l’heure, on mange. Et on apprend que le petit temple indiqué dans le guide {lequel, je ne sais plus ?} doit être rallié en taxi. Taxi ? Ce con là nous redescend dans la vallée, car c’est là que se trouve le fameux temple… Nous bénissons le guide, on aurait aussi bien pu s’arrêter à Tretes . Visite du temple, quelques photos, puis avant de sauter dans un bus, on s’arrête dans un estanco où une mémé fort sympa nous prépare un très bon thé, tandis que Martine fait du charme à son petit fils et que les gosses du voisinage nous envoient des gestes amicaux par la fenêtre. Minibus fonceur, puis car pour rentrer à Surabaya . Repas au Bamboo Denn ; on n’aura pas vu grand-chose de Baya, puisqu’on part déjà demain vers Yogyakarta . Mercredi 24 mars, Yogyakarta, Gérard . Lever vers 8 h, petit dèj. en 1 h comme d’hab, puis je fonce en becak à la « Gubong station » prendre les billets de train pour Yogyakarta . On fait les sacs, et à 9 h 45 nous voilà sur le quai bondé… Ça traîne un peu, et à 10 h 30 le train arrive. {Sous ces climats et en ces temps, la seule chose qu’on sache, c’est qu’un train dessert un itinéraire. L’heure n’est qu’une vague indication…}. Surprise agréable, le train n’est pas trop pourri, et nos sièges de paille, numérotés, sont d’un confort potable. C’est un voyage de 6 h, dans un paysage très beau, très coloré et serein, vastes étendues plates de rizières, nombreuses scènes campagnardes que j’aimerais bien photographier (Ah ! la Honda…). Les gares sont toujours marrantes, animées de dizaines de vendeurs de tout et de rien, qui passent sous les fenêtres mais ne montent pas dans le train : c’est la chasse gardée du wagon restaurant dont les serveurs passent et repassent dans la coursive, profitant lâchement de la chaleur moite pour vendre du thé glacé. On se restaure d’ailleurs, très correctement et pas cher. {Ah ! la nourriture de TGV !} Le long de la voie, des gosses courent parfois après le train, en criant on ne sait quoi, et des gens leur jettent on ne sait quoi : argent ? Bananes ? Le steward tombe amoureux de l’australien qui voyage dans notre wagon, le pelote, tire les poils blonds de sa poitrine qui le remplissent d’admiration. L’australien ne se formalise pas, et le rembarre fort correctement tout en riant. On se marre un bon moment, puis l’australien lassé entame un flirt mimé avec une jolie javanaise à l’autre bout du wagon. Contre toute attente, le train roule vite, s’arrête peu, et à 16 h 30 on est à Yogyakarta . Surprise, cette grande ville semble plutôt un village par son apparence, n’était le nombre impressionnant de becaks. On se réfugie bien vite au « Kota », fort correct hôtel. A l’ « Asia Africa », où l’on passe la soirée, se trouve toute la faune des voyageurs qui se poursuivent d’étape en étape, un microcosme, en somme… On y retrouve Mark Frohardt, Lloyd le gars du Bromo, qui semble prendre goût à faire chambre commune avec l’américaine qu’il a rencontrée et réchauffée à Ngadisari. Steve aussi doit encore être à Yogya. Nous mangeons avec Mark à l’inévitable « Ramayana », qui s’avère très bien. Jeudi 25 mars, Yogya, Gérard . Comme nous prenons la route du « Kantor immigrasi » pour tenter de voir le « Gubernur kepala », on rencontre Lloyd et Joyce, qui viennent d’encadrer un becak avec leur vélo ; une histoire à n’en plus finir. On apprend que Steve est encore ici, et a dépensé une fortune en batiks ; on fonce à son hôtel, et on le trouve égal à lui-même, en compagnie d’un couple de canadiens déjà croisés à Kuta. Ils nous proposent de partager leur taxi jusqu’au « Kantor immigrasi ». Au bureau, tout s’arrange miraculeusement, et en ½ h , on a le précieux visa pour la modique somme de 20 000 rp. En ville, la chaleur est intenable ; achat de casquette, réparation des lunettes noires pour 2,5 rp ! Et impeccable ! Nasi goreng quelconque dans un restau où le jus de durion nous semble un peu fermenté (mais avec ce fruit on ne peut jamais savoir), et le thé glacé est chaud… On file tout ça à une mendiante sur le trottoir. L’aprème, on retrouve Mark en Wendy qui partent ce soir, chargés d’emplettes, pour leur Grande Ile. Ce soir, on ira voir le théâtre de poupées. Et puis finalement on a eu la lemme, et on a passé la soirée à discuter avec Jean Claude, le commerçant tourangeau rencontré l’ l’Asia Africa. Et puis demain, il faut à nouveau se lever tôt pour aller à Borobudur… Vendredi 26 mars, Yogya, Gérard Donc, lever à 6 h, arrivée chez Jean Claude avec ½ h de retard, et on embraye. Becak jusqu’au bus dans la belle lumière du matin, bus jusqu’à Mintulan . Les rizières, dominées par le volcan Merapi , si emblématique avec son cône empanaché, offre de magnifiques scènes campagnardes, et on se promet de revenir en moto faire des images. Bus folklo avec fenêtres en bois à targettes jusqu’à Borobudur où l’on a un mal de chien à trouver l’entrée du temple… Malheureusement, le spectacle est rendu bien trivial et peu exotique par les grandes grues Richier qui décorent le chantier. Consciencieux, nous grimpons cependant au Nirvanah, tout en épluchant (un peu) la vie exemplaire du camarade Bouddha. La chaleur monte, et avec elle les petits chapeaux des touristes allemands. L’invasion nous chasse. Coca tiède dans une petite buvette où la charmante vendeuse nous explique en riant fièrement qu’elle vend le 7 up plus cher qu’à Yogya ! Au retour, il fait si chaud qu’on se résigne à se voter une sieste. Vers 5 h, à la « fraîche », Jean Claude nous rejoint et on part faire les magasins dans l’idée de trouver un sac, puisque le coin est réputé pour son travail du cuir. Mais pas de coupe de foudre. Martine m’achète un batik (1000 rp) don,t on me fera faire une chemise (500 rp). Puis d’une portée de becak, nous voilà au théâtre d’ombres. De la revue, car le spectacle est à 9 h et non à 7. Retour à pieds à travers le marché aux légumes, et les ruelles sombres. Mais jamais inquiétantes. Impossible de retrouver le restau « Helen » où l’on a rendez vous avec Jean Claude. On le retrouvera émerveillé dans un magasin à sacs où une belle valise de cuir entièrement doublée se vend 3000 rp. Ça paye le voyage. Malheureusement, nous n’aurons guère l’usage d’une valise… Discussions encore, tard dans la nuit. Samedi 27 mars, Yogyakarta, Martine . Visite du Kraton au palais du sultan le matin (150 rp par personne). Il n’y a pas de bâtiment important, mais une multitude de constructions éparpillées autour de cours successives, qui ne comportent souvent qu’un toit, le climat ne nécessitant visiblement guère de murs… Ça abrite banquets, réceptions, danses, orchestres… L’ensemble est à la fois très décoré et parfaitement laissé à l’abandon. On ne visite pas les appartements du sultan, toujours en fonction dans l’actuel gouvernement. On passe ensuite à l’inévitable visite des fabriques de batiks ; ce sont souvent des tableaux, compositions plus ou moins originales sur soie. Les procédés sont complexes, archaïques et parfaitement artisanaux. Le tableau est enduit de couches de cire successives pour chaque nouveau bain de couleur, puis la cire est enlevée par ébullition et on recommence. Donc plus y il a de couleurs plus c’est cher. La cire est déposée à l’aide de tampons ou de burettes de cire fondue, le tracé étant suivi à la main. Aucune machine, beaucoup de main d’œuvre. L’effet est souvent magnifique, les coloris chatoyants, mais les prix dépassent les possibilités de nos maigres bourses. {Tous le monde connaît aujourd’hui les batiks en Europe, les boutiques d’artisanat exotique (équitable ou pas !) sont légion, mais en 1975, nous en avions à peine entendu parler, et n’avions guère idée de leur fabrication}. Repas pendant les heures de forte chaleur du début d’aprème, puis on trouve le courage de remonter sur les vélos loués pour deux jours (350 rp). Wayang Orang (théâtre d’hommes par opposition aux marionnettes) dans une salle près de la station de bus. On y va en vélo, sans lumières bien entendu, et en remontant la rue principale en sens interdit. Le spectacle est intéressant, les acteurs convaincants, mais comme à l’accoutumée le récit est extrêmement compliqué, et on a du mal à suivre le fil général. Cependant les épisodes sont parlants : la peur, la séduction, le combat… Et puis, le spectacle est aussi dans la salle, qui vit le récit intensément. Gérard C’est parfois chiant, mais certains passages comme les batailles sont virtuoses en diable et purement géniaux (bonds, synchronisation…) Dimanche 28 mars 1976, Yogya, Martine Danse au Kraton dès le matin, ou plutôt séance d’entraînement. Il y a environ 25 danseurs et danseuses qui s’animent au son du gamelan et sous le regard critique de plusieurs professeurs, qui ne laissent passer aucun détail et corrigent sans cesse le moindre « défaut ». {On perçoit bien que cette activité est d’une importance sociale primordiale, le sérieux et la concentration des « élèves » sont difficilement imaginables ; l’activité n’est jamais coupés de pauses, pas un sourire n’échappe, et les « remontrances » sont acceptées sans un mot et sans ciller…} Les groupes se relayent jusqu’à 12 h 30. Repas, 1 h de sieste, et nous voilà repartis, pédalant, pour le théâtre d’ombres. Le spectacle est tout à la fois devant et derrière le rideau : d’un côté nous voyons l’orchestre, les chanteurs, et l’acteur qui anime les marionnettes et leur prête sa voix en changeant d’intonation pour chacune d’elle. Il rythme aussi les moments forts de l’histoire en frappant de son pied un petit instrument à percussion ! Quel travail ! Quel art ! Les marionnettes elles mêmes sont très intéressantes, finement découpées et peintes sur le cuir. {On en voit aujourd’hui, bien sûr, dans les salons de tous les gens qui ont visité l’Indonésie…} De l’autre côté de l’écran de toile, les ombres du spectacle ; c’est assez amusant que de voir l’envers et l’endroit du décor… Gérard On cherche une moto pour aller au Merapi demain. Ce sera une 100 Yam, pour 1750 rp et 12 h ! Nous irons seuls, car notre équipier du moment, Mark, a une jambe hors d’état… Lundi 29 mars, Yogyakarta, Martine Lever vers 6 h pour profiter à plein de la moto, comme convenu. 25 km de montée pour parvenir au village de Kaliurang , au pied du Mont Merapi . La campagne, sous le soleil matinal, est riante, les gens travaillent aux champs, profitant de la provisoire (et relative) fraîcheur. On ne se lasse pas de photographier les rizières. Mais le Merapi semble grandir au fur et à mesure que nous approchons de Kaliurang ; il est majestueux, parfaitement pyramidal, déjà enrubanné de quelques nuages et crachant un beau panache de fumée dans le ciel bleu. Nous abandonnons la moto au bas d’un sentier qui semble bien aménagé, avec des marches (entrée 50 rp !). Ça monte très raide, et le soleil commence à taper bien fort. Le décor est très escarpé, puis soudain, au pied du volcan, une campagne presque plate avec ses rizières… Il nous faut presque une heure pour parvenir à la station d’observation, juste en face du volcan. Nous sommes alors à 1250 m seulement… Et le camarade Merapi culmine à 2911, crache beaucoup de fumée, et émet parfois de sourds grondements peu rassurants. Il paraît qu’il a eu une vraie éruption voici quelques jours. {Pas facile du tout d’obtenir des renseignements fiables, en ces années ; pas de cartes topographiques sinon quelques plans touristiques vagues et inexacts… Google Earth reste à inventer !}. Il semble peu possible, en tous cas, d’entreprendre son ascension sans un matériel adapté et davantage de renseignements. Et encore… Puis le sommet se couvre rapidement, et nous redescendons rapido vers la moto. Gérard accomplit sa BA de la journée en portant le fagot de bois d’une vieille femme {l’âge auquel j’écris ces lignes ? Peut-être même pas !}. Mais il a beaucoup de peine à le soulever. {Le fagot, sans autre moyen de portage qu’une vague sangle à passer sur une épaule, devait bien faire ses 30 kg, et je me suis toujours demandé comment cette femme pouvait porter ça sur un tel sentier. Devant mes efforts, elle m’a rapidement fait comprendre qu’elle n’avait pas que ça à faire, et que si je ne pouvais pas marcher plus vite… J’en rougis encore de honte !} Retour sous un ciel chargé ; je conduis la moto presque tout le long : ce n’est pas désagréable. {Martine passera son permis moto en France l’année suivante, pour conduire notre 750 BMW.} Gros orage en début d’après midi. Mis à profit pour une petite sieste. Re-départ à 3 h ½ : visite de deux fabriques de batiks, puis de deux temples hindouistes à Prambanan . 20 km sur l’une des routes les plus fréquentées de Java , puisqu’elle mène à l’aéroport. Le site est très impressionnant, surtout l’un des temples, presque intact. Mais les pierres sont noires et moussues, et l’ensemble, très compact, forme une grosse masse sombre. Les sculptures, très fines, sont mieux conservées qu’à Borobudur : animaux, personnages mythologiques. Le soleil se couche, magnifique, sous un ciel d’orage équatorial. Retour de nuit, réellement dangereux car la majorité des véhicules n’ont pas d’éclairage (et nous roulons bien sûr sans casque) {Le « principe de précaution » non plus n’a pas encore été inventé ;-) } ; les bas-côtés sont encombrés de piétons, de vélos… On crève une roue. Et voilà un jeune qui s’arrête et nous fait la réparation en un ¼ h, grandement aidé par une dizaine de badauds… {Pas gardé trace de ce que nous lui avons payé ?} Retour juste avant la pluie… Mardi 30 mars, Yagyakarta, Martine Grosse matinée. On loue des vélos pour se rendre au marché aux oiseaux, derrière le Kraton. Nombre incroyable de volatiles, dans de belles cages de bambou. Beaucoup nous sont inconnus (pour ne pas dire TOUS dit Gérard qui s’y connaît en ornitho), tous très colorés, parfois de manière si délicate qu’on les croirait dessinés au pinceau. Des noirs assez gros avec des « oreilles » jaunes, des pattes et un long bec jaunes également. ( ? dit G.) On vadrouille dans le marché aux légumes, puis dans le quartier qui n’est guère alléchant. Repas et sieste habituelle. (Impossible même de lire dans la chambre mal éclairée, où l’ampoule électrique est d’une puissance introuvable en Europe, probablement 1 ou 2 Watts : on peut à peine trouver la porte). On discute avec un couple de français fraîchement débarqués, du haut de notre « science » de l’Indonésie. Re-visite d’une fabrique de batiks, quelques achats pour d’hypothétiques cadeaux… (Quand donc ?) On rentre sous les premières gouttes d’une pluie diluvienne qui semble ne jamais vouloir s’apaiser et nous interdit d’aller manger. On doit finalement se résoudre à y aller en tongs et cirés, pantalons retroussés… Ah ! l’équateur… Mercredi 31 mars, Yogyakarta puis nuit de train, Martine . Visite le matin du Centre de Recherche du Batik, toujours avec les vélos, et en compagnie d’un couple de français rencontrés au Kota. Très instructif : on y voit toutes les méthodes et étapes de la fabrication, que ce soit tracé à la main ou au tampon. Tous les dessins sont répertoriés et classés… Nous faisons force photos. On fait les bagages (une fois de plus), et on attend tranquillement l’heure du train. Jamais en retard d’un snobisme, nous avons réservé des places en 1° classe (à notre décharge, si ça coûte 1500 rp en 3° classe, ce n’est que 3000 rp en 1°. Nous sommes riches et nous comportons comme tels). Les fauteuils sont rembourrés, inclinés, tout de même plus confortables mais ça ne vaut pas la différence ! Le train part à 18 h, exactement à l’heure prévue. Mais après une heure de marche, il s’arrête deux heures, ennuis techniques paraît-il. Il fait chaud ; nous dormons tout de même un peu, recroquevillés dans nos fauteuils. Arrivée à 8 h à Jakarta. Départ immédiat en bemo (cher : 250 rp après longues palabres), vers le Wisma Délima, auberge de jeunesse du coin. Jeudi 1° avril, Jakarta, Martine Wisma Délima, Jalan Jaksa, 1500 rp, pas terrible, très bruyant. Après une brève toilette et un petit déjeuner correct, on file à la poste, exercice très émouvant dans notre cas. Et on n’est pas déçus : 15 lettres de parents, de copains ! Il faudra plusieurs heures pour lire avec plaisir tout ce courrier. Cela nous change agréablement les idées, et nous ramène à tous ceux que nous avons laissés là bas. Les « petits Le Jarriel » sont à Sumatra , mais il y a un gros risque que nous les croisions sans même les rencontrer… (Ça on l’apprend par des gens qui les ont croisés). {Assez stupéfiant de lire ça aujourd’hui : en 1975, nous n’avons AUCUN moyen de contacter d’autres voyageurs ; seule la poste restante peut permettre le contact, mais tellement en différé…}. L’après midi, on va au siège de la Sogréah (La société dingénieurs conseils où bosse mon père) refiler un nouveau colis pour la France contenant les beaux objets achetés à Bali et à Yogya. Quelques kilos en moins, mais on va vite compenser, je me fais confiance… Repas copieux au Wisma Délima pour 400 rp par personne. On se couche assez tôt, mais avec des boulettes dans les oreilles, car quel bruit ! Vendredi 2 avril, Jakarta, Gérard Visite du musée le matin, assez courte car on nous met à la porte dès onze heures : c’est vendredi. Fort dommage, car il y a beaucoup de choses intéressantes. Tous les habitats indigènes, vêtements, objets sacrés, outils, armes (les sympathiques lances à crampons par exemple, les charmants poignards en fémurs humains, etc…). Ce musée anthropologique est aussi vaste que celui de Mexico ! Repos à l’hôtel avec Harry, puis on part pour le zoo. 1 h1 ½ de bus avec changement à Kebayoran, genre de Parly II avec magasins très chics, supermarchés regorgeant de biens, mais aussi fruits et légumes. On nous propose des prix dingues : 3000 rp une thermos de ½ l en plastique massif. Le zoo, où on arrive à 3 h est immense est aéré, très bien présenté, avec une superbe collection de serpents et d’oiseaux de la région, très bien répertoriés et signalés. Mais pas de temps à perdre, nous sommes venus pour le terrible « Dragon de Komodo ». Que d’ailleurs nous ne trouvons pas. Beaucoup de singes. On leur file, bien sûr, des cacahouètes qu’ils prennent avec beaucoup de délicatesse. Mais le dragon ? On finit par le repérer, ce lézard de 2 m de long, baignant dans une flaque d’eau, immobile, bien moins impressionnant que les iguanes du Mexique, avec leur inquiétante crête. On finit par retrouver la sortie, et retour. (En fait, l'animal trompe son monde, il est capable de réactions très vives et dangereuses. Un photographe téméraire y a laissé sa vie). Il est temps maintenant de faire des emplettes pour le voyage en bateau qui doit nous mener à Sumatra, et dont nous ne savons pas grand-chose : restau, bar, boutiques ? Départ demain pour le détroit du Krakatoa , tristement célèbre.
Tout notre voyageNotes Les récits proposés ici sont les transcriptions exactes mais non intégrales de nos notes de voyage. Inutile de dire l'émotion (heureuse) ressentie à la relecture de ces carnets amoureusement gardés de déménagement en déménagement... Quelques considérations on été ajoutées lors de la construction du site, 35 ans plus tard. Elles sont entre crochets {}. Nous avons maintenu l'écriture à deux mains, car les styles et les réflexions diffèrent parfois.