Les images L'itinéraire Le contexte politiquePenang, La Malaisie et Singapour A partir de la Malaisie, nous croiserons plusieurs fois sans nous en douter, les pas redoutables du trio Charles Sobhraj- Andrée Leclercq – Ajay Chowdhuri . La première fois, ce sera sans doute à Penang si l’on en croît les récits ultérieurs. En tous cas, nous suivrons pratiquement en direct les péripéties de cette inimaginable saga, racontée par Luc et Douglas, acteurs bien involontaires de cette affaire, et presque les seuls témoins vivants des méthodes du groupe de dévaliseurs. Et pas bien fiers de tenir ce rôle. Mardi 20 avril 1976, Penang, Martine. Hotel Nam Won, Leboh Chulia road. C’est 7 $ 30 (Dollar malais) pour 2 (1 US $ = 2,56 M $). Puis le même prix pour trois dès la deuxième nuit. Correct, mais 50 m plus loin le Swiss hôtel est mieux pour le même prix, plus sympa, et on peut y déjeuner… Sur notre navire, le réveil est de bonne heure. On nous apporte une assiette remplie d’un bizarre agrume (patate douce ?) en sauce très pimentée, et un café. Ce n’est pas le Grand Luxe, mais à côté de Batang Hari , ça fait figure de Hilton ! On discute un coup avec deux français retrouvés à Medan (denrée rare) : Guy et Jacques, rencontrés à Surabaya, que nous avions incités à poursuivre vers Bali. {Nous ne cherchions pas particulièrement les français, mais ces longs mois d’exil au milieu de peuples si différents, à ne croiser que des anglo-saxons et ne parler que l’anglais, nous faisaient apprécier ces rencontres impromptues…}. Nous allons ainsi jusqu’au déjeuner : riz, œufs durs, légumes : très correct. Dès 15 h nous sommes en vue des côtes, puis nous jetons l’ancre dans la baie de Georgetown . La douane monte alors à bord vérifier les carnets de vaccination et passeports. La réputation implacable de la douane malaise avait d’ailleurs franchi le bastingage : à bord, tous les routards avaient depuis plusieurs heures sorti leurs plus beaux vêtements, les garçons s’étaient rasés, on avait vérifié que les cheveux ne touchaient pas le col de chemise (critère légendaire sans doute ?). Quel changement : concours d’élégance chez les routards ! {Dans ces années, encore sous le traumatisme culturel créé par Lennon et Mc Cartney, les cheveux longs étaient signe de décadence, et poursuivis sans pitié par les officiers d’immigration de l’Orient. Dont on comprend qu’il ne se souciait guère d’accueillir des marginaux au milieu de ses propres difficultés…}. Gérard a fermé sa chemise et j’ai mis un tee-shirt propre… Mais à l’arrivée, les formalités sont finalement rapides, et nous voilà déambulant par les rues de Penang à la recherche d’un hôtel, avec nos inséparables sacs de 15 kg. Jacques nous rattrape, et nous guide vers un hôtel qu’il a déjà fréquenté. Bonheur de poser nos boulets, rendus plus pénibles encore par la chaleur moite. On se vote une douche salvatrice, et quelques minutes de repos. En sortant, on fait la connaissance d’un québécois fort sympa (il faut venir ici pour voir ça !) : le malheureux vient de se faire voler son sac, avec papiers, argent, appareils photos, dans sa chambre tout simplement, pendant son sommeil… Probablement à travers les barreaux de la fenêtre ! Restau chinois (non ?!), et premier tour de la ville. Le contraste avec l’Indonésie est partout et il est surprenant. D’abord, c’est beaucoup plus propre ; puis les immeubles, les voitures, tout est moderne, et la ville ressemble bien davantage à une ville occidentale… habitée par des chinois ! 60 % de la population, et ça se voit, et ça s’entend. Enseignes en mandarin, parfois en anglais, parfois même en malais ! Des têtes caricaturales de chinois prospères. Penang est un port franc, ce qui fait sans doute son opulence, et la ville regorge de tout : tissus, vêtements, montres… On se couche les yeux pleins d’enseignes lumineuses en idéogrammes, et les pensées bercées de ce premier contact avec le Monde chinois… Mercredi 21 avril, Georgetown, Martine Toasts et œufs coque, puis syndicat d’initiative {c’est comme ça qu’on appelait les « offices de tourisme » à l’époque} : il nous faut un plan et de la documentation sur la ville. On change de l’argent, puis on part flâner sur le port tout en sirotant de place en place les nombreuses boissons colorées que proposent les marchands ambulants. Au début de l’après-midi, nous partons pour Penang Hills, d’où l’on embrasse paraît-il l’ensemble de l’île. Trajet agréable sinon confortable, qui se termine par une montée vertigineuse en funiculaire. Et en effet, la vue est très étendue, de l’horizon nord au sud… Au retour, visite d’un temple bouddhiste fort intéressant : dorures, couleurs criardes, personnages fantastiques contrastant avec l’impassible figure de Bouddha, représenté dans toutes les attitudes possibles… C'est-à-dire avec le petit doigt dans toutes les positions possibles ! Déjà le portique et un premier temple avec bâtonnets d’encens, puis un monumental escalier qui mène à la pagode des « mille Bouddhas ». Nous ne comprenons pas toujours (et même rarement !) ce que symbolisent toutes ces statues… Retour tout juste avant un orage monumental. Jeudi 22 avril, Georgetown, Martine Matin (agri)culturel : le jardin botanique tropical. Beaucoup d’arbres monumentaux {pas conservé la liste, d’ailleurs en malais et en anglais}, et une multitude d’espèces de palmiers. Tout ça au milieu d’un parc très agréable, orné d’étangs couverts de nénuphars, et habité des fameux crapauds-buffles de l’Asie, et comme toujours de nombreux singes. L’aprème, pour ne pas changer de registre, l’aquarium. Passionnant et dépaysant avec ses extraordinaires poissons tropicaux aux formes et aux couleurs inépuisables. Saucée inoubliable au retour : après trois jours sans pluie, on avait cru que le climat était changé, et oublié les impers. Mais le ciel nous rappelle qu’on est toujours entre équateur et tropique ! Le soir, on se paye une distraction devenue rare : le cinéma. Il se trouve qu’on joue ici « Le jour du chacal », de Fred Zinemann, qui relate une tentative (réelle ?) d’assassinat contre Le Grand. {A l’époque, on ne précise pas Charles : Le Grand est nécessairement De Gaulle}. Pas « une date dans l’histoire du cinéma », mais c’est agréable de voir les rues de Paris. Et tordant de voir les flics parisiens parler chinois. Heureusement, il y a les sous-titres en malais, ça aide ! Vendredi 23 avril, Georgetown, Martine Flâneries dans la ville. On fait quelques photos ; la lumière est blafarde, mais les becaks à ombrelles de papier huilé sont jolis, ils abritent à la fois du soleil et de la pluie. Les boutiques chinoises, auxquelles nous ne sommes pas encore habitués, regorgent de marchandises souvent indéfinissables : pas plus la forme que la couleur ou l’odeur ne sont du moindre secours. Nous faisons quelques tentatives surprenantes et peu encourageantes : mangues accompagnées d’une sauce bizarre, ananas avec assaisonnement marron que j’ai naïvement pris pour du chocolat fondu et qui a un goût à donner la nausée {et encore, c’est Martine, plus téméraire que moi, qui parle ! Un genre de Nuoc-mâm, peut-être ?} L’après midi, après une bonne heure d’attente (eh oui, même les chinois !), nous attrapons le bon bus pour nous rendre au temple Thaï qui abrite, paraît-il, l’un des plus grands Bouddhas couchés… Relax, le Bouddha ! Cette culture diffère vraiment du fond judéo-chrétien de l’Europe. Le temple regorge de toutes sortes de dragons, démons… Ceux de l’entrée ont peut-être une valeur prophylactique ? De nombreux Bouddhas, aussi… Et enfin, sur une estrade, un très grand Bouddha couché en effet, d’un superbe rose bébé du plus bel effet, nonchalamment accoudé dans une pose conventionnelle. Aux murs, de nombreuses niches semblent contenir des urnes funéraires. Le tout brille de couleurs très vives et gaies. Puis c’est un petit temple birman, plus modeste, plus intime… Retour cette fois ci avant la pluie rituelle. Samedi 24 avril, Kuala Lumpur, Martine YMCA (comme dans la chanson, à la mode cette année là) : 12 $ la chambre, 8 $ le dortoir ! Des prix pour américains, ne pouvons nous nous empêcher de penser ! Mais le type de la réception est sympa… Départ sac au dos vers 8 h. On prend le ferry pour Butterworth d’où part le train pour Kuala Lumpur et Singapore. Prix 3° classe : 12 $ 45 pour 450 km ; en seconde, c’est presque le double. Pas dans nos moyens ! A ce prix, les compartiments sont corrects, et les sièges rembourrés… en plastique. Mais quel sauna ! La journée est chaude et le train se remplit à chaque arrêt. Nombreux ! Le paysage n’a rien de rare : uniformément plat, le train longe des plantations d’hévéas interminables (on dirait des peupliers), les arbres sont entaillés et munis de petits godets, comme dans les romans. Aux approches d’Ipoh , de vastes mines d’étain : de vastes étendues sont recouvertes d’un dépôt gris-blanc, sans doute les résidus inutilisés. Cela donne un paysage triste et désolé ; les installations d’extraction semblent très sommaires et on se demande s’il y a quelque part des usines de transformation ou si l’on ne fait qu’extraire la matière première. {Eh oui, en ces temps reculés, l’Europe est encore imbue de son industrie triomphante, condescendante et charitable envers ces « pauvres nations » dont on exploite les ressources primaire ! Nous sommes loin d’imaginer qu’en trois décennies l’Asie du Sud Est deviendra un concurrent redoutable, de Singapour au Viêt-Nam !}. Arrivée à Kuala Lumpur vers 17 h, et quelques errements pour dénicher le YMCA, cher mais sympa et propre. Pas le courage de chercher autre chose. Là, Gérard fait une surprenante rencontre : en remplissant la fiche d’inscription, il reconnaît à son nom la sœur de Fabrice, connu à Houston , et qui nous avait recommandé de lui rendre visite au passage… Ce que nous avions oublié depuis belle lurette ! Fabrice avait galéjé : « Vous vous souviendrez aisément de son nom : Go nard (et non pas Co nard, NDLR) » ; et en effet, en voyant le nom écrit… Touchés et accueillants, Pascaline et son mari Patrice nous invitent illico à dîner avec eux ! Agréable surprise qui rompt avec l’ordinaire : apéritif, porc aux lentilles, fromage et dessert ! Le tout arrosé d’un joli rouge de France et suivi d’un digestif : protocole oublié depuis longtemps… Ils nous convoient en voiture individuelle à l’aller et au retour : quel luxe occidental ! Une paye que nous ne sommes pas montés dans une auto ! Et nous rentrons épuisés, et revigorés par ce petit air du pays… Dimanche 25 avril, Kuala Lumpur, Martine Patrice et Pascaline passent nous chercher à 8 h 30 pour assister à une course de voitures et de motos {Eh oui, le Grand Prix de Malaisie se tenait à cette date...}. Kuala Lumpur et ses abords ressemblent à une grande ville européenne : larges avenues à double voie et circulation intense. Grosse affluence pour le Grand Prix, et nous avons du mal à trouver une place pour la voiture. Nouvelle attente pour entrer sur le circuit… Il n’y a plus de tickets ! Puis comme la tension monte, les autorités décident de laisser entrer tout le monde. Sans payer. {autres temps, autres mœurs} Les courses ont déjà commencé, les gradins archi combles, et on peine à se caser debout à un endroit où l’on voie quelque chose. Mais nous sommes à l’ombre. Sans trop comprendre à quel point de la compétition on en est, on assiste à deux courses de voitures, et une de moto. Bien sûr, cette dernière nous intéresse davantage, et c’est plus spectaculaire. {Motard depuis toujours, je n’ai jamais assisté à une course ! Il faut que je vienne au bout du monde pour faire ça ! En 500 cm3, c’est Barry Sheene qui gagera cette année là ; en F1, pas moyen de retrouver les résultats. C’est l’année de l’accident de Niki Lauda .} Puis la pluie, évidemment, se met de la partie, et tout le monde court se réfugier sous les tribunes surchargées (il n’arrive pas toujours ce qu’il pourrait arriver !). Mais on a droit à la saucée tout de même. Comme ça n’a pas l’air de s’arrêter, le reste des courses est annulé. La suite coule de source : retour à la voiture, tout le monde part en même temps, bouchon interminable : un dimanche soir au retour sur Paris… Le soir, non sans avoir remercié nos hôtes pour le convoyage, nous rentrons « chez nous » et retrouvons notre ami canadien Robert. Nous nous baladons ensemble dans le centre ville, qui est agréable mais n’a rien d’extraordinaire. Comme à Penang se juxtaposent commerces chinois, indiens, malais, se côtoient vieux quartiers populaires et édifices modernes, temples chinois et mosquées… {L’immobilier triomphant n’a pas encore réussi à chasser les pauvres et les peuples des centres villes. L’avenir fera nettement mieux !} Lundi 26 avril, Malacca, Martine Malacca Hôtel, 10 $ à 3, bien. Dès après le déjeuner, nous filons réserver les places dans le bus pour Malacca . Il paraît que les places s’arrachent, et c’est loin… Il en reste pour l3 h : juste le temps de retourner « faire » nos sacs et prendre un dernier repas avec notre ami Robert. {Mais qui était donc cet ami oublié ?} 3 h de route dans un but assez confortable, à travers un paysage pas extraordinaire : interminables plantations d’hévéas. On se livre à quelques statistiques à la louche quant aux voitures malaises : on trouve environ 60 % de voitures européennes, dont 15 % de françaises, des Peugeot surtout. Tous les bus et tous les camions sont des Mercedes. Quelques anglaises et Volvo, le reste (35 à 40) sont japonaises. {Quelle évolution du monde ! Statistique à la louche sans doute, mais bien révélatrice.} Nous parvenons à Malacca vers 16 h, après avoir rencontré une française, Dominique. Nous trouvons aisément l’hôtel et nous y installons. Balade de reconnaissance dans la ville : pas mal du tout en première impression, mais que de bruit partout ! Mercredi 27 avril, Malacca, Martine puis Gérard Lever tardif et déjeuner copieux (avec du VRAI beurre !) à l’hôtel chinois du coin. Première tâche, sempiternelle : réserver les places de bus pour Singapore ; le départ est à 8 h demain. L’esprit tranquille, on se lance dans la visite des vieux quartiers de Malacca. Ah ! Malacca, le détroit de la Sonde … que d’images cela évoque ! Nous retrouvons les clivages omniprésents dans cette région du monde : magasins, restaurants, temples sont chinois, ou indiens, ou malais et ans ce cas musulmans. Cette cohabitation apparemment sereine {mais ce n’est pas toujours le cas} est pour nous français assez surprenante : chacun garde ses usages, sa langue {Aujourd’hui, on appelle ça : « communautarisme »}. De la période coloniale, beaucoup de vieilles maisons ont gardé un style européen ; un étage avec de hautes fenêtres à arcades. Les boutiques, au rez-de-chaussée, sont en retrait. Et tout ça est décoré de moulures et motifs floraux en stuc. On déguste un délicieux jus de canne à l’étal d’une de ces nombreuses échoppes ambulante. Puis comme ce n’est plus l’heure du repas, on se vote une sieste. L’aprème, re-balade, et comme le jeûne nous a mis de bon poil, on s’engueule, et on visite chacun de son côté… Séance photo sur les berges de la rivière, puis sur la colline qui surplombe la ville, où gisent les ruines d’une petite église… Je déguste un carry de poulet, et je rentre ; on s’endort en se tournant le dos… Puis Dominique nous réveille en rentrant vers 10 h, et on discute tard dans la nuit. Mercredi 28 avril, Singapore, Gérard Hôtel Keow Tian, 10 $ la nuit, à l’angle de Middle road et de North Bridge. Le lever à 7 H est pénible. Déjeuner avec une infâme confiote chinoise, puis première suée de la journée, et on embraye. Le bus est confortable, et le chauffeur chinois est plutôt du style japonais kamikaze… Vers midi, on est aux abords de la frontière singapourienne dont la réputation d’intransigeance est solidement ancrée chez les routards ; Martine tremble pour mes cheveux. Mais il s’avère que les douaniers sont gens fort sympathiques, et l’on traverse sans coup (de ciseaux) férir après avoir répondu juste et de manière convaincante à la question rituelle : « No drugs ? », et avoir montré carnet de travellers blanc. Voici Singapour , resplendissante avec ses grandes avenues, ses parcs à l’anglaise, ses écoliers modèles tout en blanc sur fond d’immeubles clairs. Peu ou pas de bidonvilles, et encore, très corrects. Le bus nous largue devant l’hôtel visé, mais il affiche complet. Là-dessus, nous tombons sur Guy et Jacques qui nous indiquent le leur, et pour 10 $ nous voilà casés. Rush vers la banque ; on change sans encombres nos travellers, puis côte d’agneau. Le chinois singapourien ne semble guère accueillant de prime abord, shopping dans North Bridge, qui n’est qu’un interminable magasin de montres et de sapes. Et tout ce qui se vend, en fait ! Là encore, nos amis chinois sont tout sourire, mais celui-ci vire rapido à la sale figure si d’aventure on n’achète rien… Cependant, prêts à céder à la tentation, on pressent déjà de nombreux achats ; il va falloir trier et compter au plus juste ! Retour à l’hôtel où la douche est la bienvenue, puis repos jusqu’à l’heure du dîner. Jeudi 29 avril, Singapore, Martine Et c’est reparti pour les formalités : dès le matin, recherche de l’ambassade Thaïe pour l’obtention des visas. Nous redoutons qu’on nous fasse le coup du billet de sortie, mais là encore, pas de difficulté. Il faudra tout de même repasser demain pour chercher les passeports. Puis on file (sous la pluie, car il pleut très fort depuis cette nuit) à la recherche d’American Express pour obtenir le précieux fluide à voyager, mais surtout prendre notre volumineux courrier, le lien avec la mère patrie si lointaine, et avec les notre. Pas déçus ; une dizaine de lettres et un paquet. Sans complexe, on s’installe dans les confortables fauteuils du hall climatisé du grand hôtel voisin pour lire le courrier. Bonnes nouvelles des copains du Canada, de Grenoble, de Janou. Très émouvant de découvrir qu’au-delà des mers tout le monde pense à nous ! Retour sur la très longue et très commerçante Orchard road ; nombreuses haltes dans les (trop) nombreux centres commerciaux. C’est une affaire qui tourne, et ce n’est pas fini : d’innombrables immeubles sont en construction, tous plus prometteurs (et promoteurs) les uns que les autres. {Nous assistons à la naissance des « dragons commerciaux » de l’Asie ; comme en témoignent nos photos, les constructions modernes font irruption au milieu de l’ancienne Singapour, étape obligée des paquebots en route pour l’Indochine et l’extrême orient, et remplacent les vieilles bâtisses, tandis que la rivière est encore encombrée de sampans en ruine…}. Nous ne résistons pas longtemps à la tentation, en bon consommateurs capitalistes que nous sommes ! {On n’avait encore rien vu !} Sous-vêtements pour moi, petite calculatrice pour Gérard. {Encore pratiquement inconnue en Europe, cette merveille qui fait les 4 opérations et extrait les racines carrées me servira bien 10 ans avant qu’apparaissent les machines programmables} Les commerçants sont super-chiants : on nous harponne jusque dans la rue pour nous faire entrer dans les boutiques, et si l’on n’achète rien, c’est la triste mine assurée. Quant à obtenir un renseignement, pas facile. Nous nous retrouvons seuls le soir pour manger notre martabak chez l’indien du coin en dégustant un sugar cane juice acheté à une petite charrette ambulante. Guy et Jacques sont déjà repartis pour la côte est et Bangkok . Singapore, vendredi 30 avril, Martine On termine quelques lettres en dégustant ( ?) le petit déjeuner, et on file à la poste centrale. Bien nous en prend, car nous avons deux lettres : une des « petits le Jarriel », postée… le jour même de notre arrivée à Makassar, et une autre de Philippe et Jocelyne. On se promène dans le coin, puis on mange à proximité du port, dans un des ces innombrables petits restos improvisés. Puis on s’oriente de nouveau vers l’ambassade Thaïe non sans avoir rendu visite à un récent ensemble commercial. Gérard, qui regrettait déjà son achat d’hier et réfléchissait à d’autres choix pour son calculateur, parvient à l’échanger contre un plus perfectionné pour la modique somme de 35 $. Ah les affaires ! {J’ai un peu honte de cette attirance consumériste, mais il faut réaliser qu’en 1976 les calculatrices électroniques sont pratiquement inexistantes en Europe : une machine faisant les 4 opérations fait la taille d’un grille pain et coûte le prix d’un poste de télévision. Dans mes classes, les élèves utilisent (à profit !) la règle à calculs, et moi aussi… Le micro-ordinateur n’apparaîtra qu’en 1980, et son prix le réservera aux entreprises et aux pionniers fortunés… D’où la fascination.} Pendant qu’on y est, on fait l’emplette d’un joli petit vase en cloisonné pour 50 $ (nous en avons quelques uns d’authentiques dans nos « bijoux de famille », et celui-ci n’est qu’est une production industrielle chinoise, mais de belle facture). Et je m’achète un petit ensemble pour 58 $. Quelle hémorragie ! Après avoir récupéré nos passeports et musardé dans le coin, nous revenons à l’hôtel, chargés et harassés. Repas sur le marché en compagnie d’un français rencontré à Kuala Lumpur. Sage soirée lecture. Singapore, samedi 1° mai, Gérard (Il y a longtemps que je n’avais pas manqué une « manif » de premier mai !) Journée chargée ; après une profonde nuit grâce aux boules de cire achetées hier et un bon petit déjeuner, on se dirige vers Collyer Quay en shoppingant. Mais impossible de trouver un futal à ma taille. Au port, on se procure l’annuaire des transports locaux, et munis de cet accessoire indispensable on se gourre illico de bus. Grâce à la bonne vieille méthode consistant à interroger le chauffeur, on arrive à trouver la gare où j’engueule copieusement le préposé, et billets en poche, sous une pluie radieuse, nous voilà en route pour l’inévitable « Baume du Tigre ». monument de mauvais goût, d’idées toutes faites et de morale à l’usage des pauvres, c’est un truc à ne pas louper. On y décrit abondamment tous les supplices chinois : découpage en rondelles de pêcheurs ayant battu leurs chiens, cuisson au bain-marie de femmes adultères, extraction de tripes, meulage d’enfants, sciage de crânes. On y apprend aussi que l’argent est mauvais et le travail bon, à l’aide de maquettes pédagogiques fort naïves. Finalement américain en diable. Soupe au bœuf, puis re-bus vers le jardin ornithologique où l’on arrive vers 15 h. Extrêmement riche en spécimens locaux, en espèces rares, et les oiseaux sont très bien soignés, en bonne santé, bien répertoriés et vivant dans des volières spacieuses, vertes, merveilleusement entretenues, où ils semblent presque heureux, volent et parfois même nichent. Nous gardons pour la fin l’immense volière de 2 ha et 30 m de haut où évoluent plusieurs milliers d’oiseaux, en bonne entente grâce à l’abondance de nourriture, et dont l’approche est facile. C’est idyllique. {Etonnant enthousiasme ! Mais il faut dire qu’à la même époque, le « jardin d’acclimatation » de Paris faisait peine, avec ses misérables oiseaux cloîtrés dans de minuscules cages, tristes, poussiéreux, faméliques…} Beaucoup de monde. On « mitraille » à plaisir. Retour en cille vers 20 h, crevés, et c’est la bagarre pour manger : on finit par échouer au marché où comme d’habitude on a l’impression de s’être fait estamper, ce qui achève de nous mettre de bon poil. Et je me fais la réflexion que c’est plutôt insupportable ce genre de vie où on est toujours à se poser ce genre de question sans jamais avoir la réponse ni être en mesure de râler efficacement. Tout en étant conscients d’être des privilégiés dépensant à voyager davantage que les boutiquiers d’ici pour vivre… Raz le bol. J’envie les touristes bardés de certitudes, sachant marchander, et convaincus qu’il convient de chercher les bonnes affaires qui permettront une belle plus-value en rentrant… Dimanche 2 mai, Singapore et nuit de train, Martine Déjeuner assez tardif, puis re-shopping. Apparemment on est privés des merveilles du commerce moderne… On finit par trouver un pantalon et une chemise pour Gérard, et je vois le même ensemble que celui que j’ai acheté deux jours plus tôt… pour 8 $ 50 de moins. On file ranger nos affaires, puis après le repas on rend visite au temple hindouiste « Sri Mariammam ». Balade sur le port, dans le quartier chinois ; Gérard fait quelques photos au squintar, mais le temps couvert n’offre pas une lumière très favorable. On repasse à l’hôtel prendre nos fidèles sacs à dos, puis on se renseigne sur le moyen d’aller à la gare tout en compulsant le fascicule sur les itinéraires. Dûment munis de ce double avantage, on se trompe deux fois de bus avant de trouver celui qui nous mène à bon port ! Et là… on attend… D’abord que le train arrive, puis que les grilles daignent s’ouvrir, puis que le douanier veuille bien vérifier papiers et bagages de tous les passagers, puis enfin que le train parte… Et maintenant, il n’y a plus qu’à… s’armer de patience : il y a tout de même près de 700 km à parcourir ! Ceci dit, le train part à 21 h 30 pile, l’heure annoncée. On est à Singapore , que diable ! Veine : il y a plein de place, et nous avons chacun une banquette pour deux : ça va permettre de piquer un roupillon. Ça ne vaut pas une couchette de seconde, mais le prix est quasiment la moitié. Singapore – Kota Baruh pour 23 $ en 3° classe, alors qu’en couchette seconde, c’est 40 $ par personne. Lundi 3 mai, Kota-Baruh, Martine Hôtel Malaysia, près du marché, 6 $ la chambre. Nous avons passé toute la nuit et toute la journée dans le train : c’est long, d’autant plus qu’il fait très chaud en dépit des fenêtres grandes ouvertes {Voyage dans le temps : environ 40 km/h de moyenne, fenêtres manoeuvrables…}. Heureusement le paysage est magnifique : forêt dense presque tout au long du voyage, sauf à de rares endroits où les paysans pratiquent les cultures sur brûlis. C’est très intéressant, car on voit encore les troncs à demi calcinés, les cultures actuelles, et les terres abandonnées des années précédentes qui se couvrent peu à peu de végétation. (C’est la prof de géographie qui semble parler ici ?). Les habitations de bois sont sur pilotis… ça se comprend. La forêt semble également pas mal exploitée ; on suppose qu’il y a là des tecks. {Pourtant Castorama reste à inventer et le mobilier de teck n’est pas encore à la mode !} Les arrêts sont nombreux, le train se vide ou se remplit au fil des kilomètres. Notre wagon situé en queue de train, reste relativement tranquille, mis à part le défilé des petits marchands de « nasi » et de fruits. Nous arrivons à destination vers 16 h 30, et le train nous abandonne à 6 km de Kota-Baruh. Il nous faut prendre un taxi pour finir, car personne ne semble comprendre que nous cherchons le bus… ? L’Orient reste plein de mystères. Plus cher, certes, mais tant pis : on en a plein les bottes ! On se fait emmener dans un hôtel très correct où nous attend l’habituelle et délectable douche ! Petite visite éclair de la ville, qui ne semble pas inoubliable. Repas et dodo bien gagné. Mardi 4 mai, Kota Bahru, Gérard Nuit profonde et reposante, plus perspective d’une calme journée. Nous irons à la plage demain. Le petit déjeuner à peine terminé, ça se complique déjà ! les renseignements sont difficiles à obtenir et contradictoires. Sur le train, d’abord : comment relier Kota-Bahru à Bangkok ? Sur le change, ensuite : pour convertir nos dollars malais en bons baths sonnants et trébuchants, il nous faut courir toutes les banques. Il s’avère en définitive que le train pour Bangkok part jeudi à 8 h 30. Ça nous coûtera la modique somme de 240 baths par personne. A la plage, on tombe sur deux français, Luc et Douglas ( ou Eric), que l’on amène à notre hôtel, et grâce à qui on découvre que le train de jeudi n’offre que des 1° et des 2° classes avec couchettes. Mais y en a un demain à 10 h 30, qui a aussi des 3+ classes, et ça ne coûte que 120 baths. Changement de décor. Nous déjeunons ensemble, et les voilà qui nous racontent l’extraordinaire histoire indienne qu’ils viennent de vivre. Des voyageurs avec qui ils avaient sympathisé, et avec qui ils se déplaçaient depuis plusieurs jours, les droguent, les dévalisent, et apparemment essayent de les supprimer… L’après midi, j’insiste pour qu’on aille à la plage, aussi belle que ce qu’on raconte sur ces rives malaises qui commencent à être connues… On s’y baigne avec une lumière magnifique, dans une eau plus chaude que jamais, et sur un beau sable blond d’une finesse inégalée, bordé de tamaris et de cocotiers. La plage est pratiquement déserte. Retour en bus de la race kamikaze vers la petite ville où les chinois nous préparent leurs délicieux « air tebu » ( ou « coconut juice »), puis murtabak chez l’indien. Mercredi 5 mai, train Kota-Bahru – Bangkok, Gérard Mal réveillés, sous la pluie, nous montons tous les 4 dans un taxi sans être bien certains qu’il a compris où on veut aller. Comme s’il y avait 50 solutions ! La frontière est vite atteinte, et de l’autre côté du pont style « Le Passage du Rhin », c’est la Thaïlande .
Tout notre voyageNotes Les récits proposés ici sont les transcriptions exactes mais non intégrales de nos notes de voyage. Inutile de dire l'émotion (heureuse) ressentie à la relecture de ces carnets amoureusement gardés de déménagement en déménagement... Quelques considérations on été ajoutées lors de la construction du site, 35 ans plus tard. Elles sont entre crochets {}. Nous avons maintenu l'écriture à deux mains, car les styles et les réflexions diffèrent parfois.