Les images L'itinéraire Le contexte politiqueLa Thaïlande Mercredi 5 mai, train Kota-Bahru – Bangkok, Gérard. Mal réveillés, sous la pluie, nous montons tous les 4 dans un taxi sans être bien certains qu’il a compris où on veut aller. Comme s’il y avait 50 solutions ! La frontière est vite atteinte, et de l’autre côté du pont style « Le Passage du Rhin », c’est la Thaïlande. Ce n’est qu’en remplissant les cartes d’immigration que je me réalise que c’est aujourd'hui l’anniversaire de ma chère femme ! Les formalités sont des plus aisées (c’est toujours imprévisible) : les douaniers sont en train de faire la pause cigarette et ne daignent pas baisser les yeux sur nos sacs. A part les chèvres sur la route, la voie ferrée, en fait partout, et l’écriture désormais indéchiffrable (par nous en tous cas), ça ressemble fort à la Malaisie (non ?!). Je cherche en vain du regard les si belles Thaïlandaises… Après un thé difficile à se faire servir (nous entrons dans le monde des langues tonales où le moindre échange verbal devient aléatoire…), on embarque dans le train, qui est très correct et pas trop plein. Les gens ne font pas assaut de sympathie, mais sont rigolards : ça rappelle un peu l’Indonésie tout de même. Nos deux compagnons de route rescapés s’avèrent être le genre de taureaux qui laisseraient bien crever l’humanité entière plutôt que de retirer leurs pieds du siège d’en face ! Avec vingt petites minutes de retard, le dur se taille enfin. Ouf ! on commençait à cuire ! Et commence le défilé des petits villages thaïs, peu différents au début, et du paysage qui peu à peu s’aplatit. Hévéas et rizières se succèdent ; les maisons semblent rudimentaire et pauvres, même si la télé a l’air très répandue. Le langage, comme prévu, est imbitable, et les phrases indonésiennes qui nous viennent sont désormais bien inutiles. Les repas au wagon restaurant ne sont pas merveilleux, mais chers, et on ne sait pas du tout ce qu’on commande… De toutes manières, on obtient toujours du riz frit. Au beau milieu des rizières parfaitement plates poussent maintenant de petits chaînons calcaires très abrupts, qui ressemblent au verrous de Pont de Claix. (Et aux rocs de la Baie d’Along). Avec les paysans dans les rizières, cela compose de bien jolies scènes bucoliques. Photos. Nombreux oiseaux aussi ; une chouette brahmane sur un poteau télégraphique, nombreux hérons, rapaces improbables, puis le soir tombe. Dans le train, le whisky local aidant, l’ambiance monte. Les jeunes chantent, hurlent à la traversée des tunnels. Les soldats, comme tous les soldats du monde, font les cons ; il y en a même un qui tire un coup de fusil et se fait embarquer par des officiers. {Eh oui ! En ces temps reculés les trains sont emplis de « trouffions » appelés, en Thaïlande comme en France…}. Notre voisin de compartiment, un peu cuit, nous verse whisky sur whisky, nous offre des fruits, des crabes, du poulet, et nous pauvres voyageurs n’avons rien à donner en échange… Pour une fois qu'on a réellement soif, pas le moindre marchand ambulant dans les gares. Le dur, qui s’arrête partout comme il se doit, s’est progressivement rempli. Près de nous, une jolie jeune femme se débat avec une patience d’archange et une fierté impressionnante avec un petit thaï aussi mignon que diabolique qui fout son coca en l’air, et sa grande fille peu coopérative. A quatre sur quatre sièges, le sommeil va être léger et la nuit longue ! Cependant, l’alcool aidant, le train s’assoupit lentement. Vers minuit, à la faveur d’un arrêt en pleine campagne toutes vitres ouvertes, rentre une myriade de papillons. Si dense qu’il devient impossible de respirer sans en avaler quelques uns. Douglas en écrase (des papillons). Ils disparaissent chassés par le vent dès que le train redémarre. Des gens descendent dans une gare où, à une heure du matin, des gosses sont debout pour vendre à la criée des trucs qui ne nous semblent pas buvables. Nous pouvons enfin nous allonger un peu. Jeudi 6 mai, Bangkok, Gérard. (Hôtel Atlanta, 60 baths, très bien). {C’est à cette date que le journal de Bangkok fait état pour la première fois des crimes perpétrés par le trio infernal de Charles Sobhraj . Cf. « La trace du Serpent »}. Réveil avec les yeux à côté des trous, après cette nuit inconfortable et hachée. Pour couronner le tout, pas moyen d’avoir un café. Temps pas très chaud, mais couvert et humide. Décor très plat, puis soudain, sans crier gare, nous voilà à la gare de Thonburi , à l’est de Bangkok. Premier contact avec la Thaïlande et cette immense ville : la barque surchargée qui nous fait traverser la Chao phraya pour nous rendre en ville. Second contact : une radée de premier ordre qui nous laisse dégoulinants ; troisième contact : un bus bondé qui nous trimballe trois quarts d’heure durant à travers cette capitale au premier abord peu attirante, bruyante, polluée, et nous abandonne à 500 m de l’Atlanta que nous visons. Là, bonne surprise : calme plat, hôtel accueillant avec grand hall, piscine, belle chambre : le pied. Le conseil était bon. {Cet hôtel, QG des voyageurs occidentaux, est aussi celui où Sobhraj guettait ses victimes, il y rencontra entre autres la malheureux commerçant turco américain qu’il assassinera et dont il brûlera le corps}. On s’installe, douche réparatrice, puis rituelle opération fric qui nous permet de découvrir la grandiose architecture de la banque d’Ayudha . Retour à l’hôtel, où nous prenons le repas ; les plats thaïs sont variés et appétissants. (Repas 15 baths, bière 10 baths). Vendredi 7 mai, Bangkok, Gérard. Départ vers la Banque d’Indochine où l’on s’alimente en pognon frais sans problème, puis en route vers l’American Express où l’on a le plaisir de trouver un volumineux courrier. La routine des capitales. On y apprend antre autres que notre déménagement, évanoui entre l’Algérie et la France aux dernières nouvelles, a enfin reparu… Bonne nouvelle, même si ce déménagement ne contient pas grand-chose… On se préoccupe ensuite du mythique parcours Bangkok-Rangoon-Calcutta, la seule voie pour entrer en Birmanie, visa limité à une semaine… Ça nous coûtera 180 $. Radins, on tente d’obtenir la réduction étudiants (Ah oui, nous avions pris une inscription à l’université avant le départ, dans l’espoir d’obtenir quelques tarifs préférentiels…), le type nous fait tout un cirque à propos de nos cartes internationales, et consent finalement à nous accorder 15 %. Ça ne se refuse pas. L’aprème étant pluvieux, on choisit de faire un saut au Supermarket dont on nous dit qu’il vend des produits européens ; là on fait l’emplette (entre autres) d’un camembert français, de pain, et de jambon fumé. Auquel, hélas, on trouve un léger goût de campur… Et un kil de côtes du Rhône pour faire bon poids. 100 baths le total : on ne se refuse rien ! Samedi 8 mai, Bangkok, Gérard Journée administrativement fructueuse dont voici le bilan : 1. Ambassade Burma : fermée 2. Ambassade Inde : fermée 3. Remontée de Charoen Krung jusqu’à la poste, puis recherche d’un coffre fort pour déposer nos « valeurs ». (Il court le bruit, dans le petit monde des routards, que le voyage en bus vers le nord n’est pas de tout repos, et que le pillage y est courant. « Laissez argent et papiers en sécurité, nous dit-on ! » Comment savoir ? Et où se trouve la sécurité, dans la Thaïlande des années 170 ?) 4. Pas moyen de trouver ce fameux « coffre fort ». 5. Achat de journaux français au Siam Center. Faut bien rester un minimum en contact avec la « mère patrie » ? 6. Repas dans ce même Siam Center ; et c’est très bon. 7. Visite d’un premier temple : Wat Sarkhet (La Colline d’or), au sommet d’une colline. Pas génial. Nous y rencontrons un thaï qui nous propose une balade en bateau ( ?!). Pas trop confiants, les routards…et qu’on ne reverra pas. Nous faisons aussi la connaissance d’un français va-nu-pieds sympa, qui fait la route avec un danois. 8. On se pomme en ville. 9. Le Bouddha d’Or est fermé. 10. Au Malaysia, pas une tête connue. Mais cependant un mot de Gery. (Mais qui donc était Gery ?) Dimanche 9 mai, Bangkok, Gérard Comme à l’accoutumée, le bus ne fait pas ce qu’on espère, et nous abandonne à km du but. On traverse alors la ville chinoise à pieds, ce qui n’est finalement pas sans intérêt ! Fabricants de cercueils, guérisseurs d’hémorroïdes aux affiches arborant des photos explicites montrant en détails l’avant et l’après, marché proposant des nourritures plus ou moins improbables et non identifiables… Enfin, au bout d’une rue interminable, un monceau de touristes : c’est bien le Wat Pho qui trône là, dont le toit de céramiques étincelle de mille feux au soleil des tropiques ! On prend le temps de déguster un verre d’ « Ais Teki », et on tombe sur Guy. (Que nous surnommons astucieusement, depuis l’Indonésie : « Docteur gigi ». (C’est ainsi que se nomme le dentiste en javanais, NDLR). Le zèbre vient d’arriver du sud du pays il y a 3 ou 4 jours, et ça nous fait grand plaisir de le retrouver. Le Wat Pho, en toute simplicité, abrite la modique somme de 354 Bouddhas dorés sur tranche, presque identiques, siégeant côte à côte sur leurs socles rehaussés d’éclats de miroirs et de faïences. L’effet est spectaculaire. En prime, un gigantesque Bouddha couché, bien à l’étroit dans son temple. Mais l’homme en a vu d’autres et reste serein. Les touristes allemands de Neckermann contemplent ses plantes de pieds incrustées de nacre en tenant tendrement par la main de jeunes thaïlandaises nouvellement conquises… Puis, c’est la recherche, rendue pénible par le soleil implacable, du Wat Phrakéo . Epuisés, on se restaure tous les trois dans un excellent restau juste en face de l’entrée : sweet & sour inoubliable. Puis on rentre. Chance, il se déroule une cérémonie officielle à entrée libre, et on évite ainsi de payer les 10 baths d’entrée. {Qu’est-ce qu’on pouvait être radins, à l’époque !} Il s’agit de rien moins que de la visite du jeune roi de Siam (dont tout le monde espère encore qu’il arrêtera la progression du communisme). Le temple est magnifique, mais la densité de touristes atteint des sommets. L’Alhambra de Grenade au mois d’août ! Alors le temps se gâte, même le roi se fait arroser, et c’est sous une pluie battante et tiède qu’on rencontre notre ami Steve. Il a eu le temps d’aller en Corée, au Japon, à Hongkong, et il est toujours aussi sympa. {Le prototype des voyages « sauts de carpe » de capitale en capitale…}. On prend un pot ensemble, puis on se quitte avec promesse de se revoir à Chiang Maï . Pendant ce temps, Martine travaille Guy au foie pour qu’il vienne avec nous dans le nord. Puis on ramène Guy à l’Atlanta où l’on retrouve Hughes et Douglas, plus bizarres que jamais. Ils suivent passionnément les éditions de la Gazette de Bangkok, qui raconte en première page, jour après jour, les inimaginables aventures de leur type (Charles Sobhraj, que l’on ne tardera pas à nommer « Le Serpent »). La liste de cadavres qu’il abandonne derrière lui s’allonge. Ets-ce ça, ou une autre substance, qui les rend si vaseux ? Bangkok, lundi 10 mai, Martine. C’est jour de fête : le roi doit inaugurer la saison des semailles en labourant la place Pramane (quel boulot, roi !), et en y plantant symboliquement des grains de riz. On pense que du coup toutes les administrations vont être fermées, mais non ! A l’ambassade de Birmanie on dépose nos passeports et une modeste offrande de 200 baths. On viendra chercher ça demain en groupant avec les démarches à l’ambassade de l’Inde, ça évitera un voyage interminable dans cette immense ville où les bus sont archi-pénibles. On traîne Guy à la cérémonie. Le plus marrant, c’est juste après, lorsqu’une foule de gens se précipite pour gratter assidûment le sol afin de retrouver quelques uns des grains éparpillés par le roi pour les garder pieusement. Qui sait s’il guérit encore les écrouelles ? Dans le doute, on en prend un qu’un gentil gamin nous donne ; on ne le mettra pas dans nos archives personnelles, mais on le donnera à une employée de l’hôtel qui nous l’a demandé avec ferveur… Après déjeuner, je traîne Gérard au temple du Bouddha d’émeraude , juste en face. Le billet (15 bath) nous offre un tir groupé : visite du palais royal et du temple. Le palais n’a rien de rare, mais le temple, aperçu la veille est resplendissant. Les parois en sont tapissées de mosaïques et de parcelles de miroirs. Si l’on ajoute à cela les parties dorées, ça fait un ensemble d’une brillance extraordinaire. Le Bouddha d’émeraude, quat à lui, est plutôt petit, comparé à ses frères, perché au sommet d’un édifice entièrement doré. Tout est horreur du vide : la moindre petite surface est peinte ou sculptée, et on pourrait trouver l’ensemble extrêmement chargé. Néanmoins, l’impression est plutôt chouette. Retour à l’hôtel, farniente à la piscine, et repos. Puis il se met à pleuvoir très fort, comme chaque soir depuis notre arrivée à Bangkok. Bangkok, mardi 11 mai 1976, Martine. Retour aux ambassades, que nous commençons à connaître. Les passeports, fins prêts, passent de Birmanie à la légation de l’Inde contre la modique somme de 88 baths par tête. Il fait très chaud, et pour couronner le tout, il y a une grève des transports urbains : attentes plus longues et bus (encore) plus chargés. (Si c’est possible !). Nous trouvons malgré tout l’énergie d’aller jusqu’au Temple de Marbre, et de déjeuner dans l’un des nombreux « restaurants » ambulants avant la visite. Canard laqué obligatoire. Le temple, tout de marbre bâti, est très beau, et d’une architecture très harmonieuse. De plus, sous la galerie du cloître sont exposés d’innombrables Bouddhas d’époques diverses, dont des représentations beaucoup moins conventionnelles qu’à l’accoutumée{étaient-elles plus récentes, ce n’est pas noté dans notre carnet de route}. Longue attente à la file de bus, puis piscine et repos bien mérités. Nous consacrons la soirée au quartier « chaud » de Bangkok. Mais c’est assez décevant : ce n’est qu’un vaste commerce clos, il n’y a aucune « ambiance » particulière dans les rues, et il faut payer avant toute chose. Ça n’a pas l’air difficile de se procurer une fille, et d’ailleurs la plupart des étrangers se promènent avec leur « petite Thaïe » au bras. Tout ce commerce est un peu répugnant. {Le déséquilibre qui a vidé les campagnes de ses jeunes filles pour en faire des filles de bar, remonte bien entendu à la période où la Thaïlande est devenue le « porte avion » de l’US Air Force, si idéalement placé aux frontière du rétif Viêt-Nam. Bangkok, puis nuit de bus, 12 mai 1976, Martine. Retour à l’ambassade indienne ; auparavant, on avait pris la précaution de ranger les affaires, ce qui est toujours une affaire de longue haleine. Et confier à la direction de l’hôtel l’un de nos sacs. Car nous ne voulons pas trimballer dans ce long voyage en bus vers le nord tous nos achats, nos livres… {De plus, des gens « bien renseignés » nous ont prévenus : « La route est dangereuse, le car est souvent attaqué, il faut laisser au coffre les valeurs, les papiers… ». Or, comment savoir quelle est la part de vérité ? Même dans son propre pays la sécurité est affaire subjective, alors ici, sans contacts réels, sans possibilité de lire la presse locale…} Puis direction la poste : nous expédions de jolis petits tableaux brodés afin qu’ils parviennent pour la fête des mères : ne jamais oublier la famille ! Retour pénible : la grève s’est durcie, et le nombre de bus a diminué. Piscine, repas, puis on embarque dans un minibus qui doit nous conduire au terminal routier pour prendre le car de Chiang-Maï . Une heure et demi entre le trajet et les attentes. Puis on embarque dans un super car Mercedes climatisé, avec oreillers et couvertures pour la nuit, gâteaux et boissons… Pour couronner le tout, une charmante hôtesse. Les thaïs savent faire les choses ! Finalement, Guy est avec nous pour l’aventure du nord. Prix du car : 140 baths par personne, 800 km de route. Jeudi 13 mai, Chiang-Maï, Martine. Nous séjournons au « Je t’aime » guest house (en français dans le texte), 30 baths en chambre double, très bien, très calme, avec oiseaux tropicaux et geckos à tous les étages. Nous arrivons à 7 h 30, au terme d’une longue nuit de voyage… courte en sommeil. Un bemo (nous gardons le mot indonésien !) nous dépose au je t’aime, où nous retrouvons l’inévitable Steve et ses amis, qui ne nous laissent que le temps de poser nos bagages, et nous entraînent en un lieu où ils ont entendu dire qu’on peut voir travailler des éléphants domestiques. Re-bemo, puis ¾ h de car qui nous dépose en pleine campagne. Là on découvre que l’attraction n’est pas si spontanée : il faut payer 20 baths pour y accéder. Dégoûté, Guy va piquer un petit somme à l’ombre d’un banyan en attendant notre retour. On nous donne à voir, successivement la toilette des pachydermes (5 grands et un bébé gros comme un cheval de labour), puis un « travail » ou plutôt une démonstration de leur manière de travailler, de leur force et leur habileté. Visiblement ils ne turbinent que pour notre plaisir, et déplacent des tas de bois d’un côté à l’autre du pré… Le « petit » fait des farces (télécommandées) qui montrent son intelligence : il pousse (avec une grande douceur mais inexorablement) des spectateurs vers une pile de régimes de bananes qu’il faut alors acheter pour les lui offrir, et qu’il engloutit avec vélocité. Pour quelques baths de plus on a droit à un tour à dos d’élèphe… Décidément aucune attraction touristique ne nous sera épargnée… En tous cas, les prouesses de ces animaux et leur intelligence sont tout à fait remarquables. Impitoyables et documentés, nos amis nous entraînent alors aux grottes de Chieng Doo , qui abritent… des temples bouddhistes… Long retour en bemo. Repos de quelques heures, puis nous repartons vers le plus grand temple de la ville où se déroule la fête de « l’illumination de Bouddha ». Premiers arrivés, nous pouvons nous asseoir sur des nattes. Puis des groupes nombreux arrivent les uns après les autres, portant à la main fleurs et bougies ; beaucoup offrent des cierges, et même de l’argent. (Qui sait quel usage en fait Bouddha ?). Puis les bonzes se regroupent autour de la statue, et commencent à psalmodier. La foule les accompagne bientôt. Puis tous se lèvent, sortent du temple et en font lentement le tour par trois fois. Après la fin de cette impressionnante cérémonie, nous sommes enfin autorisés à rentrer, notre devoir accompli, à manger… et même à nous coucher. Chiang Maï, vendredi 14 mai, Martine puis Gérard. Lever tardif. On retrouve Guy, Steve et ses copines pour déjeuner. Puis c’est une petite visite en ville ; le soleil n’est pas encore très chaud. Le bureau du tourisme {Eh oui, Chiang Maï est déjà bien célèbre !} nous fournit cartes et horaires de bus. Il ne semble pas aisé de se promener seuls dans les « Hill tribes », les villages des tribus montagnardes et frontalières (Laos, Birmanie, Thaïlande : le « Triangle d’Or »). On y rencontre deux canadiens que j’avais déjà connus à Bali. Eux rentrent à Bangkok. Steve décolle ce soir pour Bangkok puis Rangoon où il sera dès ce soir. Pour notre part, Guy et nous retournons au restau chinois « Daret » où l’on sert un magnifique « pork with cashew nuts » à 12 baths (oui, la carte est en anglais, ou alors en thaï, et là c’est la loterie !) et d’autres merveilles. J’engloutis comme un monstre, car Steve et les canadiens prétendent que j’ai maigri. (Il est vrai qu’à la longue, fatigue et sous alimentation aidant, car on se lasse de manger exotique, tous le monde s’affaiblit. Et je ne suis déjà pas gros…) Puis, sous la chaleur écrasante de midi, nous nous mettons à explorer des vitrines d’artisanat où nous ne trouvons rien de joli, ou presque. Guy, en combinard avisé, se demande s’il y a des bricoles sur lesquelles il pourrait gagner de l’argent en les revendant en France… J’achète tout de même une petite cuillère souvenir pour la collec de ma grand-mère… Retour en bemo puis longue sieste. J’épluche un « Nouvel Obs. » trouvé en ville, truffé des mensonges de Giscard d’Estaing. Ça me laisse un peu froid, à cette distance. L’après midi s’écoule calmement tandis que les moineaux locaux prennent leurs bains de poussière, et que les geckos multicolores happent inlassablement des insectes volants avec notre approbation enthousiaste… Samedi 15 mai, Fang, Gérard Le bemo nous lâche finalement à la station de bus après nous avoir fait faire amplement le tour de la ville. A 8 h ½, nous sommes tous trois installés dans le car, et Ô miracle, je peux cette fois-ci voir le paysage. Jeudi, j’avais dormi la majorité du temps du voyage. Paysage de collines molles recouvertes de forêts clairsemées, assez souvent trouées de brûlis. Au loin, on devine des montagnes plus élevées qui marquent la frontière avec le Burma, comme dit Steve, et sur la droite, un plateau irrégulier, le Laos. Guy trouve que ça ressemble à la Calédonie, qu’il vient de quitter. Au passage, on aperçoit des « elephants at work » … La routine. Petit à petit, la route devient plus tortueuse, et enfin c’est Fang . A m de l’arrêt de bus, nous trouvons un hôtel. C’est rustique, tout de bois bâti, mais correct et très propre. Tout ça pour 20 baths pour deux… Pour parfaire le décor, on déniche immédiatement un restaurant tout proche. Après le repas, nous prenons un bemo jusqu’à la prison de Mae Hi , où nous trouvons avec stupeur le collègue Gilles Breton, enfermé depuis 5 semaines dans une cage de 3 m sur 3 en « compagnie » de 7 types des plus patibulaires. Il nous dit qu’ils ont été jusqu’à 15 dans ce trou à rats. Même pas la place de s’étendre à terre. On discute longuement avec le pauvre type, on lui file les journaux apportés à son intention, des livres, des fruits. Le malheureux a l’air assez atteint de sa situation, et on le comprend aisément ! Il y a clairement de quoi devenir fou là dedans. Les thaïs incarcérés, pour leur part, ont l’air de prendre ça assez à la légère. Ça doit faciliter les choses de parler la langue et de ne pas être seul de son genre…Gilles, qui a ramassé 18 mois prend ça moins bien. Il nous raconte qu’on lui pique tout ce qu’il a, gardien compris. Inutile de lui amener des objets de valeur ou même des clopes… On le quitte assez remués. Mais il faut bien vivre, et le soir on se balade au soleil couchant dans les chemins autour de Fang, et on fixe sur la pellicule quelques jolies scènes campagnardes. (Du moins on l’espère !) Après le repas, un certain M. Sing nous aborde, qui propose de nous guider alentours, ou dans les faubourgs interlopes de Fang. Il nous présente, pour nous rassurer, des lettres de recommandations… et comme par hasard on y trouve un mot de nos amis Hervé et Michèle, qui n’ont pas résisté au plaisir de faire la tournée des boxons locaux et des fumeries d’opium. Alors, de guerre lasse et sous la pression de Guy qui se sent un peu seul, nous nous laissons balader dans quelques « girl factories » délicatement éclairées de lanternes rouges, où de très jeunes filles (« seventeen years, 4 days at work only », promet M. Sing) nous assaillent tendrement, en jaugeant sans vergogne les seins de Martine comme pour suggérer la comparaison… Voyant qu’on est peu enclins à consommer, elles retournent déguster des cafards grillés, capturés au passage sur la terrasse… Finalement, après un honteux marchandage, Guy en emporte une pour 80 baths la nuit… {Pas de quoi être bien fiers de cet épisode, mais fallait-il éviter de voir la réalité ? } Dimanche 16 mai, village Lisu, Martine. 5 baths par personne la nuit, et 5 bath pour le repas, dans une hutte familiale. Départ tôt le matin en cyclopousse pour Thatton. Au passage, on dépose fruits et papier à lettres pour Gilles, et on le laisse bien tristement à son incroyable sort. Nous espérons qu’il aura une remise de peine, mais la justice nous est passablement incompréhensible. A Tha Ton, une vingtaine de km plus loin, un bateau nous transporte à Ban Maï , de l’autre côté de la rivière Mae Kok, un des affluents du Grand Mékong. Puis après une heure de route, nous voici dans un petit bled qui semble être la fin de la route. {Nous avions décidé, Moi, Gérard et Guy, de quitter les sentiers battus et les itinéraires organisés, et d’ailleurs personne ne proposait de nous mener dans le « triangle d’or ». Sans carte, presque sans connaissance de la géographie du coin, avec quelques indications verbales recueillies auprès de gens plus ou moins recommandables, nous avions décidé de monter dans ces montagnes à pieds, munis d’un peu d’argent et de quelques litres d’eau. Sans trop de connaissances des règles implicites, non plus ; et c’est ce qui valut à l’infortuné Gilles d’être emprisonné ! En effet, si la production d’Opium et sa consommation n’étaient guère controlées outre Mékong, dans les villages montagnards, il valait mieux savoir que dès la rivière franchie, le moindre gramme valait plusieurs années de prison. C’est ainsi que Gilles se fit arrêter à Fang. Son compagnon, plus pragmatique, offrit immédiatement 100 $ américain au policier et fut libéré sur le champ…} Nous avalons une soupe, puis bravement, nous partons à l’aventure sur le sentier, sous un soleil de plomb. Nous tentons de demander notre chemin, (mais quel chemin ?) quand nous rencontrons quelqu’un, mais l’anglais n’a plus cours et nous ne connaissons aucun nom de village… Il y a bien entendu une multitude de sentiers. Après une heure de marche, nous rencontrons un village Lahu (nous avions un peu étudié comment distinguer ces diverses ethnies). Maisons de bois et bambou, recouvertes de paille. Les habitants ont l’air assez misérables, même si quelques femmes arborent de magnifiques torques et bracelets d’argent. Nous demandons de l’eau, mais peu confiants, nous voudrions qu’elle soit bouillie… Regards incrédules. De bonne volonté, on nous la réchauffe sur la braise, (sans la faire bouillir), et nous dégustons ainsi un méchant gobelet d’eau à 40°, ce qui nous donne de nouvelles suées… L’errance reprend, on s’égare de nombreuses fois, mais une brave femme nous remet sur le droit chemin, La suite par Gérard. … Lequel chemin grimpe raide, et à travers un paysage typique de forêt brûlée puis cultivée, puis abandonnée à une broussaille épaisse, on parvient enfin au village des Lisu , autour duquel des gens travaillent sur les pentes raides des collines voisines. L’accueil est beaucoup plus chaleureux que chez les Lahu, un brin marqué de tourisme, aussi. Visiblement, et contrairement aux précédents, ces gens ont déjà vu des voyageurs et savent les recevoir. Un gosse court à notre rencontre en criant : « sleep here ! ». On accepte avec joie : après le village Lahu, on commençait vraiment à se demander où atterrir… Pour 5 baths, on nous offre un bat-flanc de bambou agrémenté d’un oreiller (de haricots) et d’une couverture, dans une grande maison aux « murs » de bambou et au toit de feuillage, au sol de terre battue, très propre. A l’intérieur, quelques objets : ustensiles de cuisine, balance, machette, outils de jardinage… Il y a aussi une flûte assez complexe et surprenante, munie de plusieurs tubes plantés dans une calebasse. Le son en est très agréable. A l’extérieur, des enclos de bambou très soignés délimitent le potager (bambous acérés, contre les poules, paraît-il…), la basse-cour où se pressent une vingtaine de cochons (le plus petit parvient d’ailleurs à s’échapper par en dessous mais les poules le font vite rentrer chez lui), et une « salle de bains de campagne » : une canalisation faite de demi bambous amène l’eau jusque derrière un paravent où l’on peut se doucher… Le pied ! Il y a d’ailleurs un ensemble d’aménagements disposant de l’eau courante pour l’usage domestique et le jardin ; un système de tronçons mobiles permet aisément de canaliser l’eau vers un lieu ou un autre… Ces gens sont d’une inventivité et d’une habileté étonnantes ! Et puis il y a ce matériau génial qu’est le bambou… Inutile de décrire le plaisir de cette douche inespérée ! Puis Guy découvre que son Mamiya a disparu, et pense qu’on le lui a barboté chez l’épicier de Ban Maï. « Il avait une sale gueule », explique-t-il… On remet à plus tard. Pour ma part, je photographie quelques gosses dans le magnifique soleil couchant. On découvre l’existence d’un bistrot désespérant, où il y a Coca-cola et bière (chauds). Plus tard on découvre aussi, plus passionnante, la fumerie d’opium. Un peu crispés au souvenir de Gilles croupissant dans sa geôle là en bas, on y pénètre. Salle sombre, enfumée, où deux ou trois types lascivement étendus sur des bas flancs, le visage éclairé par la flamme rouge de la lampe à huile, ne tournent pas même la tête à notre entrée. Je pense à Tintin dans « Le Lotus bleu ». {Ça ressemble au script d’un film éculé, mais c’était vraiment comme ça…}. Timides, on commence par une pipe à 10 baths (la meilleure qualité), qu’on se partagera. Il y en aura toujours un d’assez lucide pour voir venir les événements, pense-t-on… L’opium grésille et laisse un bon goût dans la bouche, mais c’est tout. Déçus, on insiste. Au bout de quatre pipes, je commence à ressentir un bien-être physique inconnu, doublé d’une excitation intellectuelle. Les autres rien… On ne doit pas avoir la façon, trop méfiants, sur nos gardes, tendus… qui sait ? Aspire-t-on bien à fond ? Il y a peut-être un apprentissage à l’opiomanie ? Le repas du soir, riz gluant accompagné d’un légume improbable et piquant, nous laisse sur notre faim. Décidés à rencontrer l’ivresse coûte que coûte, on s’achète un sachet de « Ganja » (2 baths), qu’on mélange à du tabac, puis on s’excite sur la pipe tard dans la nuit. Là encore, demi échec ; je suis le seul à ressentir un léger vertige. Pas doués pour la drogue ! Mais ça finit mal : je suis pris de nausées, et ce sont Guy et Martine qui assisteront aux danses de la soirée tandis que je cherche le sommeil. Nous n’aurons pas vu un seul européen au village Lisu. Chiang Raï, lundi 17 mai, Gérard. Hôtel Rama, 60 baths, bien mais très chaud. Petit dèj : riz gluant avec les mêmes légumes qu’hier au soir. Bof ! On hésite un peu sur la marche à suivre. Puis, un peu à cause de l’appareil de Guy, un peu parce qu’on apprend qu’un « tour » doit y aller, on renonce à monter jusqu’au village du Kuomintang. {des réfugiés chinois venus se réfugier dans ces montagnes après la victoire de Mao en 1949}. Nous entamons donc la descente. Au début, il ne fait pas trop chaud, mais on commence à se pommer, et ce n’est pas évident de se renseigner. On finit tout de même par arriver à Ban Maï vers midi. Et là, on a la surprise (agréable) de retrouver chez le chinois l’appareil du « docteur gigi ». Il jure qu’il était dans le sac ( ?) on ne saura jamais la vérité… Je prends une dernière photo de Guy qui compte partir en canot vers Thatton, mais finalement il n’y a pas de place pour lui et il monte dans un taxi. Pour notre part, nous avons décidé de descendre la Mae Kok jusqu’à Chiang Raï , et nous attendons jusqu’à une heure de l’aprème le départ du canot. {une de ces barques où a été monté un moteur d’automobile, avec une hélice au bout de l’arbre de transmission, ce qui fait un très long attelage ressemblant à un robot de cuisine géant. Pas de hors bords, pas de « z drive »…} Puis c’est la descente sous un soleil insupportable, nous sommes 25, dont deux bonzes, dans le minuscule esquif. Arrêts fréquents, pannes de moteur, rapides, voies d’eau, écopage collectif… Ça devient sportif, Le paysage se referme en gorges, devient magnifique ; ça ressemble au Guatemala. Un rapide plus rapide que les autres ; on doit tous descendre, porter le bateau. Un des types reste en faction sur la rive, un fusil mitrailleur à la main. Pourquoi ? On n’est pas très loin de la frontière laotienne. Bandits ? Trafiquants ? Puis le profil de la rivière s’assagit, et bientôt c’est Chiang Raï. On trouve assez vite un hôtel correct (60 baths), non sans avoir auparavant éclusé deux Cocas bien glacés. Ah ! La civilisation ! Chiang Raï ne casse pas les briques… On décide de retourner à Chiang Maï. Il s’avère compliqué de se renseigner sur le bus (par gestes comme d’hab), puis de trouver à manger… Et ça finit par un « fried rice ». Retour à l’hôtel, où la piaule est à un bon 40° avec 99% d’humidité. Chouette ! La nuit, je tenterai de trouver le sommeil en m’enveloppant d’un drap mouillé. Pas très efficace avec cette humidité. Mardi 18 mai, Chiang Maï, Martine. Retour à « Je t’aime » Guest house. Lever à 7 h 30 pour un départ en bus à 8 h 30. Six heures de route plate et monotone : plus de cultures, les rizières sont sèches à faire peine… Nous parvenons à Chiang Maï à 14 h 30, et filons au « je t’aime » en samlor, le fameux tricycle taxi thaïlandais. La très jolie et non moins sympathique jeune fille qui gère l’hôtel nous avais bien gardé une chambre. Nous retrouvons avec grand plaisir ce lieu paisible empli de chants d’oiseaux. Nous croisons même, installé devant notre fenêtre, un superbe lézard d’une trentaine de centimètres ( de la famille des geckos ?), très coloré : tête bleu électrique, dos couleur de rouille. Repas au restaurant Daret, copieux et délicieux comme d’habitude ; nous avons déjà nos habitudes à Chiang Maï ! (Bus Chiang Raï – Chiang Maï : 40 baths) Chiang Maï, mercredi 19 mai, Martine. Lever tardif, cette fois-ci. Nous retrouvons avec grand plaisir Paul et Linda, deux québécois rencontrés à Djakarta. Bonne surprise : ils comptent partir pour Rangoon le même jour que nous. Ce sera une joie de découvrir la Birmanie avec eux. Nous partons de concert en fin de matinée pour la visite de deux temples. Il fait une chaleur accablante, et marcher sous le soleil en plein midi se révèle une véritable épreuve. Le Wat Shedi Luang et le Wat Chaing Man sont heureusement très chouettes et nous récompensent de nos efforts : décoration luxuriante, colorée, miroitante avec ses éclats de verre. Nous retrouvons Paul et Linda en fin d’aprème et décidons de partager le repas du soir. C’est la Grande Bouffe pour une dizaine de baths avec viande, légumes et riz. Les spécialités thaïes sont à la hauteur de leur réputation : porc, bœuf, poulet au poivre et à l’ail, « sweet and sour » avec noix de cajou, champignons locaux… mangues sublimes pour 3 baths… Jeudi 20 mai, Chiang Maï, Gérard. Départ 7 h. Petit déjeuner englouti, on file prendre livraison de la petite Honda à 100 baths la journée, qui doit nous donner des ailes… Sous la vigoureuse impulsion de Martine, on commence par se taper la visite de deux temples qui sont un peu à l’extérieur de la ville. Le premier, très vaste, présente une cour où se dresse une trentaine de stupas, et un vaste bâtiment très joliment ouvragé avec pignons de bois sculptés et triangulations de charpente ouvragées et peintes. Un charmant bonze anglophone nous ouvre le bat qui abrite un Bouddha de bronze, très semblable à ses innombrables confrères. Le second, on le remet à l’après midi. Entre temps, je tente de confirmer les billets d’avion, mais à l’agence de Thaï, ils sont vraiment trop cons, et il n’y a pas moyen. C’est ensuite la route vers les « villages d’artisans », tisserands et ombrelleurs. La route est agréable, mais toujours personne dans les champs : les travaux des rizières semblent achevés, le riz rentré. Le paysage est parsemé de jolis villages aux maisons de bois bâties sur pilotis, et toujours joliment sculptées. L’artisanat, en revanche, est assez décevant : il s’agir surtout de magasins de souvenirs sans valeur. On rentre tout de même dans un atelier de tissage où de jeunes thaïes travaillent ferme. (Pour qui ?) La fabrication des (déjà) célèbres ombrelles est quasi industrialisée : elle emploie toute une chaîne de filles dont les tâches sont parcellaires : l’une prépare l’armature, la seconde l’entoile, la suivante réalise l’ourlet, la quatrième peint, et la dernière pose les pompons. {dans les années 70, l’Europe découvrait à peine ce processus délétère}. Mais le spectacle de dizaines d’ombrelles colorées séchant au soleil est très gai. Vers midi, la chaleur nous ramène en ville où l’on casse la croûte au Pat’s, moins bon que le Daret, puis au « Je t’aime où la sieste se prolonge jusque vers 3 h {Nous n’aurons connu, au cours de notre périple, aucun restaurant ni aucun hôtel disposant de l’air conditionné. Les seuls lieux équipés étaient alors les banques…}. Au diable la Honda ! Puis, courageux départ sous un soleil toujours aussi assommant. La petite moto pétarade tant et plus vers l’université, qui se révèle facile à trouver. Mais le « Tribal research center », d’après Paul très intéressant, l’est beaucoup moins. On constate que sur ce campus, très peu d’étudiants parlent anglais, très peu ont déjà eu l’occasion de voir une carte routière, et absolument aucun n’a entendu parler de ce « centre de recherches ». Avec l’aide d’une jolie bibliothécaire, on finit par dégauchir le petit bâtiment, mais il est déjà bouclé. Chou blanc. On flâne alors un peu sur ce campus, où règne une ambiance décontractée. Après quelques errances, on s’attaque à la route de Doï Sutep, le Temple de la Montagne. Très belle, elle surplombe Chiang Maï, il y fait frais, et l’on traverse des forêts tropicales. Marine se soucient de la route du Larmont (Franche Compté), et je me crois transporté à St Nizier du Moucherotte… Le temple lui-même, le Wat Phan Tao est accessible par un magnifique escalier serpent, gigantesque. Depuis le parvis ( ?) on domine la plaine, vaste, horizontale, un peu brumeuse ; vide à part la petite agglomération. Je pense au Grenoble des estampes du XVII° siècle {nostalgie du pays après 8 mois de route ?} {Le fameux escalier est aujourd’hui aussi célèbre que la fête de l’eau de Chiang Maï !}. Le temple est l’un des plus beau que nous ayons vu, décoré de remarquables panneaux de porte sculptés et dorés. Il abrite aussi une centaine de cloches de formes et de tailles différentes, aux sons variés. Nous sommes seuls sur le site. Pas un occidental, en tous cas. Comme le soir s’approche, et avec lui l’heure fatidique où la Honda se transformera en citrouille (ou en tous cas en sur taxation), nous renonçons à rendre visite aux Méos de service, et redescendons voluptueusement. (Certes cette pétrolette n’est pas ma « BM » pour laquelle j’ai une pensée émue, mais c’est bien agréable tout de même). Puis c’est la retour au « Je t’aime » pour la dernière nuit. {Pourquoi diable n’ai-je aucune photo de la jolie hôtesse ?}. Demain, départ matinal. Au Daret, nous retrouvons le Franco genevois avec qui nous parlons longuement… Vendredi 21 mai, Sukhothai, Gérard. Hôtel chinois, baths, à peine correct. Lever à 5 h (c’est pas des vacances !), adieu ému à la charmante jeune fille du « Je t’aime », à qui j’ai appris hier la signification de son enseigne… A 6 h 25 on est à la station, et à 6 h 30 le bus démarre : adieu, le nord de la Thaïlande, un de nos jolis périples… Ce sera le topo habituel : arrêts incessants, paquets partout, poules dans le couloir, 3 par siège, avec un chauffeur qui fonce comme un taureau ! Sont-ce les fuites du pot d’échappement : Martine dort ?! La campagne, comme alentour Chiang Maï, est déserte, champs fauchés, quelques buffles désemparés. A midi presque pétantes, on débarque devant les ruines qui rendent Sukhothai célèbre, à 12 km de la ville. Soupe de pâtes peu appétissante arrosée d’un bon Coca, et hop, une petite visite ! Le temps est couvert, mais chaud et lourd. Torse nu dans les ruines, je transpire autant que Paul. Le site est vaste (trop), semé d’un grand nombre de stupas de brique et de stuc, presque tous penchés comme dans un naufrage ou écroulés. La plupart des ouvrages ont beaucoup souffert du temps et sont bien cabossés. A part le noyau des colonnes, de roche dure et spongieuse, rien n’est de pierre. Les immenses Bouddhas, assis ou debout selon leur degré de fatigue, sont eux aussi de ciment (armé, ce qui est paradoxal pour des Bouddhas). Comme jadis à Tulum , les fortifications ne sont plus qu’un vague talus recouvert de végétation. Nous ne trouvons pas le courage de suivre la route jusqu’au « Bouddha marchant », là bas très loin (mon Bouddha pour une Honda !), et nous nous contentons des petits exemplaires. La frise qui entoure le site figure aussi des Bouddhas marchants. Sur le site, beaucoup de vendeurs de fausses antiquités, des mendiants, des stands de Coca-Cola. Pour deux baths de plus, un cyclo aux couleurs éclatantes nous amène à la ville. Difficile de trouver un hôtel (assez crado), difficile aussi de manger. Personne ici ne parle anglais, et notre thaï reste pauvre ! Il nous faut de nombreuses démarches pour obtenir une indication sur le moyen d’aller à Bangkok. Et toujours pas moyen de trouver du coton. {Ou d’expliquer ce que c’est ? Mais pourquoi diable avions nous besoin de coton ? Pour se boucher les oreilles, ou à cause d’un bobo ?}. La ville nous semble sans intérêt et plutôt désagréable, après l’enchantement du nord. Samedi 22 mai, Ayutthaya, Martine. Hôtel Cathay, 40 baths, très bien. On se lève très tôt pour prendre le bus, et finalement on rate celui de 7 h 15 (montre arrêtée), et on doit se rabattre sur l’omnibus de 8 h. Une ruine de véhicule, bruyant et poussif, qui s’arrête dès que quelqu’un à la ronde donne un signe de vie, et recrute à tout va en faisant le tour de chaque bled tant qu’il n’est pas archi plein. Deux heures plus tard, les mêmes, doivent changer de bus, ce qui n’était pas prévu. Le trajet a dû changer entre temps. Puis, vers 2h ½, on nous largue en pleine nature en nous montrant vaguement d’un signe de la main la direction probable d’Ayutthaya ! On en reste « sciés » : voilà un bus qui fait le tour du moindre hameau pendant des heures, et qui évite soigneusement la plus grande ville du secteur en passant à 4 km… On renonce à comprendre, notre thaïlandais n’est évidemment pas assez riche ! Heureusement, et sans surprise, un samlor nous prend illico et nous amène à l’hôtel Cathay qui se révèle être très propre pour un prix modique. Douche bienfaisante, puis nous repartons derechef pour le champ de ruines aperçu au passage. Ensemble très vaste (encore davantage qu’à Sukhothai, et très imposant. Stupas par dizaines, tous avec un petit air penché, et tous de brique recouverte de stuc. La plupart sont fort endommagés ; on accuse les birmans, mais le temps y est sans doute pour beaucoup. Le matériau n’est pas à l’épreuve des déluges tropicaux. Innombrables statues de Bouddhas, ou de morceaux de Bouddha. Quelques uns sont entiers ou fortement replâtrés. On regrette d’avoir laissé les appareils photo à l’hôtel, mais on se promet de revenir demain dès l’aube avec une lumière favorable. {Nous tirerons fièrement le portrait de cette magnifique tête voluptueusement enchâssée dans les racines tentaculaires d’un immense banyan, certains d’avoir fait une découverte… sans nous douter que 35 ans plus tard c’est cette image même qui sortira à la moindre requête sur l’Internet !} De retour au centre, nous nous mettons en quête d’un restaurant correct {appétissant en tous cas, car il faut faire des efforts pour se nourrir suffisamment, sur cette longue route…} Finalement, nous mangeons pour très cher dans un restaurant au bord de la rivière correct mais sans plus. Nous sommes assez surpris qu’un site aussi riche qu’Ayutthaya ne dispose pas plus d’installations touristiques. Et sur le site, nous n’avons rencontré qu’une seule visiteuse… Dimanche 23 mai, Bangkok, Gérard Départ à 7 h, puisqu’on s’est promis de réussir LES photos ! Samlor jusqu’aux ruines : les pierres ont en effet bien meilleure allure sous cette lumière, et on se reproche une fois de plus de ne pas être levés tous les matins aux aurores… Pourtant, la fraîcheur ne dure guère, et dès que le soleil a un peu grimpé apparaissent les premières suées. Vers 8 h, nous sommes de retour pour le petit déjeuner : petits pains, thé glacé, omelette. Mais à 9 h, contrairement à nos infos, pas de bateau ! On apprend avec joie qu’il faut attendre 11 h. La barque se remplit de paysannes chargées de monceaux de légumes. Et à 11 h pétantes, c’est le départ, et la balade très intéressante sur la Chao Phraya. On découvre la vie tout entière tournée vers le fleuve : maisons sur pilotis sans accès par la terre, pêcheurs, commerces tournés vers la navigation, gargottes installées sur de minuscules canots, colportant des soupes d’un bateau à l’autre… sans renverser quoi que ce soit ! Nous déposons les paysans chacun sur son ponton. Vers 2 h, arrivée à Ban Saï, ça nous a coûté 20 baths. Là, une superbe bateau, ponté, couvert, mais très bruyant, nous prend en charge et fonce vers la Grande Ville. La pluie se met alors de la partie. A 4 h, on nous largue en catastrophe dans l’arrière cour d’un honteux marché de Bangkok ; décidément, les transports ne sont pas prévus pour nous autres routards ! Un bon sweet and sour au restau du Wat Phrakeo , et le bus 25 (on commence à avoir nos habitudes !) nous ramène à l’Atlanta, où l’on retrouve avec plaisir Hughes et Eric qui nous racontent les derniers développements de leur aventure. On a une lettre des Arnoux, ce qui me réconforte. (Les Arnoux sont de vieux amis de mes parents, lui est ingénieur chez Total et bosse en Birmanie ; il est entendu que nous ferons escale chez eux à Rangoon .). Lundi 24 mai, Bangkok, Martine. Bureau de poste en début de matinée. On expédie un nouveau paquet de presque 4 kg : vêtements inutiles, livres achevés… (130 baths). Puis American Express où l’on récolte eux lettres : chouette ! Une de Grenoble, et une de copains du Canada. Achat du Nouvel Obs. et du Monde à la librairie française de Siam square. Au début de l’aprème, visite du quartier chinois, puis nous retournons au Wat Po acheter quelques broderies sur soie. Retour sous la pluie après avoir vainement essayé de retrouver les lunettes noires que Gérard a égarées. Piscine, repas et camembert avec Hughes et Eric, de plus en plus démoralisés par les rebondissements de leur aventure, et surexcités. {Lisant 35 ans plus tard « La Trace du Serpent », j’y retrouve trait pour trait ce qu’ils nous décrivaient alors, et je réalise que c’est en effet à Bangkok au mois de mai 1976 que les terribles agissements de Charles Sobhraj commencent à être découverts et compris, en partie avec l’aide de Hughes et Eric : ils n’avaient pas affabulé !
Tout notre voyageNotes Les récits proposés ici sont les transcriptions exactes mais non intégrales de nos notes de voyage. Inutile de dire l'émotion (heureuse) ressentie à la relecture de ces carnets amoureusement gardés de déménagement en déménagement... Quelques considérations on été ajoutées lors de la construction du site, 35 ans plus tard. Elles sont entre crochets {}. Nous avons maintenu l'écriture à deux mains, car les styles et les réflexions diffèrent parfois.